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Full text of "Galerie française. Volume 19 : Rhône."

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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 






I BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 









Galerie Française 

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PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE 

LOUIS MVIWItl» 

Ancien chef-adjoint du cabinet de M. le Ministre de l'Instruction 
publi([ue, Lauréat de l'Académie française. 

AVEC LA COLLABORATION DE : 

Recleurs, Inspecteurs généraux de l'Université, Inspecteurs d'aca- 
démie, Inspecteurs primaires, Doyens de Facultés des lettres, Pro- 
fesseurs agrégés des lycées et collèges, Publicistes, etc., etc. 

Mettre dans les mains de nos écoliers français un livre de lecture 
gui fasse revivre à leurs yeux et grave dans leur esprit, le passé 
historique de la terre natale avec son cortège d'illustrations ec de 
célébrités, tel est le but de la « Galerie Française ». 

Divisée en quatre-vingt-six volumes — un par département — celle 
Galerie est, au premier chef, une œuvre de patriotisme et constitue 
un précieux instrument d'éducation civique : e'ie élargit heureuse- 
ment, dans le sens local, jusqu'à ce jour un peu négligé, le champ 
des connaissances historiques de l'écolier; elle impose à l'esprit de 
ce dernier le souvenir des gloires ou des mérites d'hommes qui sont 
nés du même sol que lui et ont immortalisé ce berceau commun, et, 
réchauffant par là son culte pour la terre delà Patrie, elle exploite 
noblement, pour ta plus pure édification de la Jeunesse, le grand 
héritage de nos pères, si riche en glorieux exemples, si prodigue de 
fières leçons. 

La rédaction des quatre-vingt-six livres quicoviposent la « Galerie 
Française » a été demandée aux plumes les plus autorisées; il suffira 
de citer quelques noms : MM. Régis Artaud, inspecteur d'académie, 
chef du Cabinet deM. leMinistre de l'Intérieur, président du Conseil; 
Compayré, recteur de l'Académie de Poitiers; Causeret, inspec: 
d'académie, docteur es-lettres; Chanal, inspecteur d'académie; 
Delaage, professeur à la Faculté de Montpellier; Adrien Dvpuy, 
professeur agrégé au lycée Lakanal ; A. Durand, secrétaire de 
V Académie de Paris; Duplan, inspecteur général de l Université; 
E.des Essarts, doyen, de la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand; 
Flourens, ancien ministre des Affaires étrangères; Guil/on, agrégé 
d'histoire, docteur ès-lettres; Martel, inspecteur général de l'Univer- 
sité; Métivier, inspecteur général honoraire; Fleury- Ravarin, Con- 
seiller d'Etat; Riquel, professeur à l'Ecole alsacienne; A. Theuriet, 
lauréat de l'Académie française; Sevin-Desplaces, conservateur à la 
liibliothèque Nationale; Tranchau, ancien proviseur du lycée 
d'Orléans; etc., etc. 

Chacun des livres de la « Galerie Française » forme un in-18 
Jésus, tiré sur beau papier, illustré de portraits gravés sur bois 
et cartonné avec titre spécial. 

Prix du volume : 1 fr. 30. 



I 






GALERIE FRANÇAISE 



RHONE 



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FLEURY RAVARIN 

AUDITEUR AU CONSEIL D'ÉTAT, DOCTEUR. EN DROIT 
CONSEILLER GENERAL DU RHONE 







PARIS 



CUFiEL, GOUGIS & C lE 

ÉDITEURS 

3 et 5, place de Valois 



Tous droits réservés 



I. — LE PAYS ET LES GENS 



Le versant oriental des montagnes du Beaujolais 
.et du Lyonnais, ainsi qu'une moitié de leurs pentes 
tournées vers la Loire, constituent la circonscription 
du Rhône presque entière. Un massif avancé du 
mont Pila et quelques districts situés à l'Est de la 
Saône et du Rhône complètent ce département, le 
plus petit de toute la France, à l'exception' de la 
Seine. A part quelques cantons qui dépendent de la 
banlieue de Lyon, il est presque tout entier situé sur 
la rive droite des deux fleuves. 

Si l'on veut se rendre compte de la configuration 
générale du pays, il faut, à Lyon, faire l'ascension 
de Fourvière. De ce promontoire élevé, l'œil saisit 
facilement les traits caractéristiques du pays. 

Ce qui frappe, d'abord, c'est la grande ligne d'eau 
N.-S. formée par le Rhône inférieur et la Saône. 
Cette ligne, qui se rattache à Paris par le canal de 
Bourgogne, est constamment parcourue par de 
grands trains de tonneaux remontant vers le Nord ; 
c'est la route des vins. 

A l'Ouest de cette voie fluviale court une longue 
chaîne de magnifiques collines, riches en belles 
expositions, admirablement situées pour la culture 
de la vigne. 

Au Nord de Lyon, se dresse le plateau des Dombes 
qui s'avance en forme d'éperon et porte la Croix- 






RHOSE 



Rousse. Il se termine par une sorte de bourrelet qui 
refoule les eaux vers le nord et les empêche de des- 
cendre directement au Rhône, comme le fait la 
rivière d'Ain. 

Enfin à l'Est et au Sud de la ville, on remarque 
les Balmes dauphinoises, connues sous le nom de 
« Terres froides », à cause de leur exposition aux 
vents du Nord et qui viennent mourir en pente 
douce du côté de Lyon. 

Toute cette région a été jadis le théâtre de grands 
bouleversements géologiques. 

A l'époque diluvienne, le Rhône n'atteignait pas 
la région au centre de laquelle Lyon s'est élevé. Il 
s'arrêtait au revers oriental du Jura et envoyait ses 
eaux dans un bassin septentrional où elles rencon- 
traient celles du Rhin et du Danube. A l'âge suivant, 
il arrivait au bassin de Culoz, que ses eaux ont 
creusé, et d'où il passait dans la vallée de l'Isère par 
la déchirure du lac du Bourget. 

En ces temps reculés, c'étaient les torrents des 
Alpes qui arrivaient à Lyon. Ils y venaient par les 
pentes septentrionales des Alpes dauphinoises, entraî- 
nant des débris granitiques pris dans ces montagnes, 
et portaient leurs eaux à un grand lac qui occupait 
une partie du bassin de la Saône, l'ancien lac bressan. 
C'est l'action de ces eaux qui a rempli de cailloux 
roulés les plaines septentrionales du Dauphiné, 
exhaussé le plateau des Dombes et nivelé la plaine 
bressanne. 

Enfin, dans une troisième période, le Rhône à tra- 
vers les défilés de Pierre-Châtel, se fraya un chemin 
dans la direction de l'Ouest, jusqu'au point où il vint 
se heurter contre la colline de Fourvière et se 



LE PAYS ET LES GENS 



trouva rejeté vers le Midi. C'est alors que ses eaux 
séparèrent les plaines du Dauphiné du plateau de la 
Dombe. A la suite de cette révolution, le lac bressan 
se modifia à son tour. Il pratiqua une ouverture sur 
le rebord méridional de sa cuvette dont la solidité 
avait été compromise par le travail du Rhône. Cette 
brèche ouverte entre la colline de Fourvière et la 
pointe du plateau des Dombes qui forme la Croix- 
Rousse, permit au lac de se vider peu à peu : le canal 
d'écoulement finit par devenir la Saône. 

" C'est au centre de cette région, à ce nœud géolo- 
gique où se croisent de nombreuses vallées et où, 
par conséquent, ont dû passer les grands courants 
des migrations humaines que Lyon a surgi. Il y a, 
en effet, des lois précises qui déterminent l'emplace- 
ment et le rôle de chaque ville. Sans doute, les 
hommes peuvent élever des cités où ils veulent, 
mais ces cités ne grandissent qu'à condition de trouver 
un emplacement favorable : celui de Lyon l'est entre 
tous. 

Avant de parler de cette grande cité, disons quel- 
ques mots des principales agglomérations du dépar- 
tement. 

A l'Ouest des montagnes du Lyonnais, c'est l'Ar- 
bresle, située dans un cirque de collines, au confluent 
de deux torrents. Cette ville, qui s'occupe de la 
fabrication des soieries, doit aussi une part de son 
importance à ses carrières de pierre de taille, de 
pierre à chaux hydraulique et aux énormes gisements 
de pyrites de Saint-Bel, où l'on vient chercher le 
minerai nécessaire pour la fabrication du soufre et 
de l'acide sulfurique. 

Sur la ligne de Roanne s'élève l'industrieuse 



« RHONE 

Tarare, bâtie en amphithéâtre à la base d'une mon- 
tagne. Ce grand centre de travail qui, au milieu du 
siècle dernier, n'était qu'une triste bourgade 
dépourvue de communication, fabrique de la mous- 
seline, des broderies, du velours, de la peluche. Au- 
tour d'elle s'est formée toute une série d'aggloméra- 
tions ouvrières, Amplepuis, Thizy, Cours, où l'on 
s'occupe également de la fabrication des étoffes. 

Dans la partie du département limitée par le cours 
de la Saône et qui doit son nom de Beaujolais à la 
ville, jadis princière, de Beaujeu, c'est l'agriculture 
qui a la prépondérance sur le travail de l'industrie. 
Les vins du Beaujolais ont une réputation incon- 
testée. On a constaté que tous les crus renommés de 
ces coteaux sont obtenus sur un filon de porphyre 
granitoïde ; ils ont une finesse et un bouquet parti- 
culiers qui n'existent pas dans les vins provenant de 
terrains carbonifères. Viliefranche, chef-lieu d'ar- 
rondissement, Beaujeu et Belleville, sont les trois 
localités importantes de cette région. 

Au Sud nous trouvons Givors. Située au bord du 
Rhône, à l'issue du Guier et d'un canal navigable, 
cette ville appartient plutôt au groupe industriel dé 
Saint- Etienne; elle se trouve à l'extrémité du grand 
bassin de charbon qui commence dans le Forez au 
bord de la Loire. Non loin de là se dresse le mont 
Pila, sur la pente méridionale duquel on récolte le 
fameux vin de la Côte-Rotie. 

Mais c'est Lyon qui est la vraie reine de toute cette 

région. La ville s'élève majestueuse, au confluentde ses 

deux fleuves, dans une position merveilleuse, qui, on 

peut le dire, a été la cause de sa prodigieuse fortune. 

Avant la conquête romaine, il n'y avait là qu'une 



LE PAYS ET LES P ,ENS 



simple bourgade, située sur la hauteur de la Croix- 
Rousse; c'était Coudate, lieu consacré et neutre, où, 
à certaines époques, se tenait déjà le grand marché 
des Gaules. 

C'est sur la colline voisine de Fourvière qu'un 
lieutenant de César, L. Munatius Plancus, fonda, en 
face du Condate gaulois, en l'an 41 avant J.-C, 
une ville nouvelle à laquelle il donna le nom de 
Lugdunum. La fortune de la nouvelle colonie fut 
extraordinaire. En quelques années, elle devint le 
siège du gouvernement des Gaules avec Marc-Antoine 
et, par trois fois, la résidence d'Auguste, le premier 
empereur romain. Au sommet de la colline s'élevait 
un majestueux forum, un amphithéâtre, un théâtre, 
et le palais des Césars où naquirent Claude, l'odieux 
Caracalla, et où, tout enfant, joua Germanicus, le 
vainqueur des Germains, des Dalmates et des Armé- 
niens. En face, sur la côte Saint- Sébastien, se dres- 
sait l'autel de Rome et d'Auguste, avec les statues 
des 63 peuples de la Gaule. De nombreuses routes 
soigneusement entretenues remplacèrent les vieux 
chemins défoncés, et de grands aqueducs allèrent 
chercher à Montroman, au Mont-d'Or, et jusqu'au 
mont Pila, l'eau pure pour Lugdunum. 

A la chute de l'Empire romain, Lyon devint, 
en 461, la capitale d'un royaume de Burgondes; 
triste époque qui vit s'amonceler ruines sur ruines! 
Plus tard, l'ancienne capitale des Gaules fut le chef- 
lieu d'un comté, aux mains d'un de ces leudes que la 
monarchie, trop faible, ne pouvait empêcher de se 
constituer de petites monarchies héréditaires. Le ter- 
ritoire se morcela à l'infini entre les compagnons du 
nouveau seigneur. La féodalité était faite. 

1. 



RHÔNE 



Mais un nouveau pouvoir surgit qui devait devenir 
singulièrement puissant : l'humble Eglise fondée par 
Saint-Pothin et que n'avaient pu abattre les persé- 
cutions des empereurs, avait su conquérir et ses per- 
sécuteurs et les barbares eux-mêmes. L'évêque 
de Lyon disputa au comté le gouvernement de la 
cité ; la lutte dura près de trois siècles. 

Enfin en 1173 intervint une transaction qui fit sa 
part à chacun des deux compétiteurs : le Lyonnais se 
détacha du Forez, et l'évêque prit le titre de 
comte de Lyon, en continuant de faire hommage à 
l'empereur d'Allemagne. 

Sous cette nouvelle domination, la capitale des 
Gaules recouvra un peu de son ancien lustre. Le 
pape Innocent IV, chassé d'Italie, vint s'y réfugier et 
y tenir le célèbre concile de 1245, dans lequel il ful- 
mina l'excommunication contre l'empereur d'Alle- 
magne Frédéric II. Mais la puissance féodale de 
l'Eglise se trouva bien vite ruinée soit par les riva- 
lités des seigneurs voisins, soit par les soulèvements 
populaires. 

Lyon avait gardé les traditions'romaines ; les corpo- 
rations étaient restées organisées, sinon de fait, du 
moins en principe, et, tous les ans, elles célébraient 
l'antique fête des Merveilles, à laquelle l'église pre- 
nait part en lui imposant le nom de fête des Miracles. 
Dès 1269 les Lyonnais se révoltèrent contre leur 
archevêque et tentèrent d'organiser la commune. Mais 
il fallut pour la constituer définitivement l'influence 
favorable du roi de France et la décision du pape Clé- 
ment Y qui déclara que l'archevêque devait l'hom- 
mage au roi et non à l'empereur. La réunion à la 
France fut ratifiée par le traité du 10 avril 1312. 






LE PAYS ET LES GENS 



11 






Le sort du Lyonnais fut, dès lors, lié à celui du 
pays tout entier. Pendant tout le Moyen-Age, Lyon se 
livra à un commerce énorme qui faisait de lui une 
place internationale. La ville était constamment péné- 
trée par les étrangers qui y jouissaient de privilèges im- 
portants; ils avaient notamment la faculté d'entretenir 
des gardes. Aux xv° et xvi° siècles, des maisons sou- 
veraines en Italie, les Médicis, les Sforza, y éta- 
blirent des banques. Si Lyon resta fidèle à ses rois, 
il parut néanmoins comme une enclave de petite 
république municipale dans la monarchie française. 
Jl n'a connu ni gens d'épée, ni gens de robe, ni par- 
lement, ni chevaliers, point de noblesse, si ce n'est 
la noblesse municipale de l'échevinage. C'est pourquoi 
on a pu dire que les véritables gentilshommes de 
Lyon descendaient de la Croix Rousse. 

Avec Richelieu, l'indépendance lyonnaise fut abat- 
tue ; à côté d'un gouverneur le pouvoir central plaça 
un intendant. Le Lyonnais, le Forez, le Reaujolais, 
le Franc-Lyonnais, possession de l'Eglise sur la rive 
gauche de la Saône, constituèrent la généralité de 
Lyon, divisée en cinq élections : celles de Lyon, de 
Villefranche, de Saint-Etienne, de Monlbrison et de 
Roanne. En 1790, la généralité forma le département 
de Rhône-et-Loire et les cinq élections firent cha- 
cune un district. Cette division fut modifiée en 1793, 
lorsque Lyon se révolta contre la Convention. Un 
arrêt des représentants du peuple Dubois-Crancé, 
Delaporte, Javogue et Gauthier détacha l'ancien 
Forez pour en faire le département de la Loire. De ce 
jour date la délimitation actuelle du département du 
Rhône. 

Aujourd'hui Lyon est une grande ville de 



.12 



RHONE 



438.077 habitants (recensement de 1891) centre 
dune grande activité intellectuelle et industrielle 
Aucune ville en France ne se distingue à un de S ré 
égal par ses institutions locales. Ses écoles, ses hô- 
pitaux, ses établissements charitables dus à l'initia- 
tive privée, peuvent servir de modèles. Dans lWlo- 
meration lyonnaise on rencontre une foule d'indus- 
tries diverses parmi lesquelles la fabrique des soieries 
occupe une place prépondérante, puisque sur un 
chiffre annuel d'affaires d'environ 800 milions de 
francs elle représente, à elle seule, près de 400 mil- 
lions. Les autres industries sont les produits chimi- 
ques, les pâtes alimentaires dites pâtes d'Italie la 
tannerie, la fonderie et la construction mécanique 
a chapellerie, la bijouterie, la fabrication des 
liqueurs et la brasserie, la verrerie, la confection la 
fabrication des couleurs, le stéarinerie, la maroqui- 
nerie, la fabrication des chaussures, la sparterie. Les 
industries artistiques sont également représentées à 
Lyon d une manière supérieure, spécialement dans 
I orfèvrerie religieuse, la menuiserie, la sculpture en 
Dois, la serrurerie et l'imprimerie. 

Si tout le monde connaît les traits distinctifs du 
Normand, du Gascon, du Picard, du Bourguignon 
ou du Marseillais, il faut reconnaître que le typé 
lyonnais n'a encore figuré ni au théâtre, ni dans le 
roman et qu'il n'y a pas d'opinion toute faite sur lui 
loSîf £° n admirable introduction à l'Exposition de 
1889, M. Aynard, député du Rhône, a pourtant tenté 
d ébaucher son portrait. Voici un extrait de cette 
très remarquable et très fine étude : « Le Lyonnais 
« dit-il, semble une race du Nord, égarée dans le Sud 
« race de travailleurs pensifs, qui, tout en portant 



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LE PAYS ET LES GENS 



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«, haut ses regards, s'entend à exploiter la terre. Le 
« Lyonnais s'agite dans les contraires; c'est pourquoi 
« il paraît énigmatique. Tout se heurte en lui. Il est 
« actif et contemplatif; c'est un mystique intermit- 
« tent, secoué par un rude travail; il est mélancoli- 
« que et crée Guignol, ce maître railleur plus profond 
« que Polichinelle; envieux et compatissant, prenant 
« autant de soin d'empêcher ses semblables de mou- 
« rir que de grandir, très intéressé et probe, de cœur 
« chaud et d'aspect froid, aspirant très haut, osant 
« parfois beaucoup et se résignant facilement à la 
« médiocrité obscure, le Lyonnais entrevoit, rêve les 
« grandes choses, se met en marche pour les attein- 
te dre et s'arrête. C'est un inachevé. Rien ne se com- 
« plète ici, ni les monuments, ni les idées. C'est la cité 
« du rêve et du réel,|du chrétien austère, du vision- 
« naire et du sectaire, de la folie soudaine et de la rai- 
« son coutumière. » On peut rapprocher de cette bril- 
lante esquisse la page éloquente où Miche let, le seul 
de nos auteurs qui ait compris l'âme lyonnaise, a 
résumé Lyon dans la grande opposition de ses mon- 
tagnes : la montagne mystique, Fourvière, et la 
montagne qui travaille, la Croix-Rousse. 

Avant la Révolution , presque aucun nom illustre ne 
se détache de notre histoire. Dans les Girondins, 
Lamartine a fait cette remarque : « Lyon a montré 
« souvent un grand peuple, rarement de grands 
« hommes. » La grandeur de Lyon apparaît comme 
œuvre anonyme, collective; il semble que dans cette 
sorte de congrégation municipale, chacun ait travaillé 
obscurément pour la gloire de la communauté. En 
revanche, le siècle qui finit a vu surgir, dans toutes les 
branches des connaissances humaines, des hommes 



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RHONE 



de génie qui ont porté haut la gloire de leur pays. Le 
livre d'or des illustrations lyonnaises est d'une 
richesse incomparable. 



II. — INVENTEURS 



L'industrie passe avant l'agriculture dans le dépar- 
tement du Rhône; il n'y a donc rien d'étonnant que, 
de tout temps, Lyonait été la patrie deschercheurs.il 
serait trop long de citer tous ceux auxquels la méca- 
nique industrielle doit quelque perfectionnement. 
Nousnous en tiendrons à Jacquard dont l'invention a 
exercé une influence considérable sur la principale 
des industries lyonnaises, le tissage. 

Deux mots, en passant, sur cette merveilleuse 
industrie ne seront point déplacés ici. C'est vers le 
milieu du xv e siècle que naquit, à Lyon, la fabrica- 
tion des étoffes de soie, apportée d'Italie par les 
proscrits des républiques de Florence, de Pise et de 
Gênes. Louis XI en favorisa le développement en 
dispensant des tailles et des impôts les ouvriers expé- 
rimentés qui vinrent s'établir chez nous. Cet art gran- 
dit jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes qui nous 
enleva brusquement les deux tiers de nos ouvriers, 
au profit de Crefeld et de l'Angleterre. Triste consé- 
quence des discordes civiles ! 

Aux xvi" et xvn e siècles, les procédés de la fabrique 
lyonnaise ne diffèrentpas sensiblement de ceux usités à 
Nîmes, à Tours, en Italie. C'est au x\m° siècle que nos 
manufactures furent à leur apogée. Servie par des 



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INVENTEURS 



15 



dessinateurs originaux et par d'habiles ouvriers, la 
fabrique lyonnaise fut alors sans rivale; le célèbre 
dessinateur Philippe de Lasalle donna à ses concep- 
tions décoratives un cachet tout particulier. 

Avec la Révolution, la fabrique retomba aussi bas- 
qu'au lendemain de l'édit de Nantes; mais, fort heu- 
reusement, l'invention de Jacquard (1801-1805) vint 
la relever de ses ruines et l'aider à se plier aux be- 
soins de la production agrandie et à bon marché qui 
était la résultante aes temps démocratiques où la 
France commençait d'entrer. 

Jacquard (1752-1834). 

Joseph-Marie Jacquard est né à Lyon, le 7 juil- 
let 1752. Il était petit-fils d'un tailleur de pierre de 
Couzon et fils d'un ouvrier tisseur en étoffes façon- 
nées. Dès son enfance il fut employé par son père à 
tirer les lacs, c'est-à-dire les cordelettes motrices de 
la machine qui forme le dessin. La santé du jeune 
apprenti qui avait appris, à peu près seul, à lire et à 
écrire, s'altéra à ce travail de tireur de lacs. Il fut 
alors placé dans un atelier de reliure. Peu après il 
entra dans une fonderie de caractères d'imprimerie. 
Déjà ses goûts le portaient à rechercher de petites 
combinaisons utiles à l'industrie. 

Eu possession d'un modeste patrimoine à la mort 
de sonpère, il monta une fabrique de tissus façonnés. 
D'une probité excessive, d'une droiture peu commer- 
ciale et très absorbé par des recherches de méca- 
nique, Jacquard fut ruiné en peu de temps. Sa femme 
le consola de son mieux et vendit sans se plaindre ses- 
deux métiers, ses bijoux et jusqu'à son lit, pour payer 
les dettes et les essais du pauvre inventeur. 



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16 



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Pour gagner son pain quotidien, il dut se placer 
comme manœuvre chez un chaufournier du faubourg 
Saint-Clair ; sa femme travaillait dans une fabrique 
de chapeaux de paille. Tout en peinant pour vivre, 
Jacquard conçut, vers 1790, l'idée d'un métier qui 
supprimait l'opération du tirage à laquelle sa santé 
n'avait pu résister lorsqu'il était enfant. On peut se 
faire une idée de son état moral à cette époque en 
lisant certaines de ses lettres, une surtout où il dit : 
« Rien ne m'a plus servi que la lecture du livre de 
« Franklin, la Science du bonhomme Richard. J'étais 
« sobre, je devins tempérant; j'étais courageux je 
« devins infatigable; j'étais bienveillant, je devins 
« juste; j'étais tolérant, je devins patient; j'étais 
« intelligent, j'essayai de devenir savant. » 

Prononcées dans une intimité amicale ce sont de 
belles et fières paroles. Plutarque les eût volontiers 
prêtées à ses hommes illustres. Elles donnent une 
haute idée du caractère de celui qui les a formulées 
et permettent d'attendre de lui une œuvre de génie. 

Pendant dix ans. Jacquard poursuivit résolument 
son œuvre à travers toutes les vicissitudes et, en 1800, 
il put prendre un brevet d'invention pour un premier 
métier à huit marches et à bouton où les [cartons 
n'étaient pas encore substitués aux tireurs de lacs. 

Ce n'était qu'un premier essai, bien informe, et qui 
n'a jamais pu être utilisé. Néanmoins, Jacquard 
reçut une médaille à l'exposition de 1801. 

En 1802, il inventa une machine à fabriquer les 
filets de pèche ; il reçut une médaille et la somme de 
1.000 francs. C'est à cette occasion que Carnot, alors 
ministre, fut visiter ce métier chez Jacquard qui 
habitait rue de la Pêcherie. Il lui dit en entrant : 






« 



INVENTEURS 



I 7 



«C'est donc toi, citoyen, qui as la prétention de faire 
un nœud avec une corde tendue ». Jacquard aurait 
répondu : « Non, mais j'arrive au même résultat. » 
De 1803 à 1804, Jacquard fut employé à Paris au 
Conservatoire des Arts et Métiers pour y monter et 




perfectionner son métier à filets et y réparer les 
machines à tisser. 

Sur les indications de Dutillieu, inventeur du 
grand régulateur pour étoffes de meubles et négo- 
ciant à Lyon, Jacquard finit par découvrir dans un 
coin obscur du Conservatoire un mécanisme inventé 
par Vaucanson. 11 en rapporta un modèle à Lyon au 



! 



1 8 



RHÔNE 



commencement de 1804. Il rapportait aussi une let- 
tre du ministre de l'Intérieur, aujourd'hui déposée 
aux archives de la Chambre de Commerce, et qui 1& 
recommandait comme ayant rendu des services au 
Conservatoire. 

De retour à Lyon, Jacquard reprit ses recherches 
sur la machine à tisser. Il s'associa quelques amis : 
Dutillieu, le fabricant Culhat, le serrurier Estienne. 
et ensemble ils s'ingénièrent à trouver un moyen 
de perfectionner le mécanisme de Vaucanson. 

Après bien des efforts, Jacquard eut l'heureuse ins- 
piration d'appliquer les cartons enlacés du métier de 
Falcon à la machine Vaucanson. Il remplaça le cy- 
lindre par un parallélipipède (vulgo : cylindre carré) 
faisant un quart de tour et présentant sur sa nouvelle 
face un autre carton pour le coup suivant et ainsi de 
suite indéfiniment. C'était une idée de génie et dont 
les conséquences devaient être incalculables. 

Lors du passage de l'Empereur à Lyon, le con- 
seil municipal sollicita pour Jacquard encoura- 
gement et récompense. Il lui fut accordé une prime 
de 50 francs par métier monté. Il n'en avait monté 
que 41 en 1807. A cette époque, de généreux 
fabricants appréciant la difficulté qu'il éprouvait à 
propager son invention obtinrent pour lui une pen- 
sion de 3.000 francs et il lui fut concédé un vaste 
local dans l'hospice de l'Antiquaille pour y monter 
des métiers à filets. Après une année d'essais infruc- 
tueux, cette dernière entreprise échoua. 

En 1808, la Société d'encouragement de l'industrie 
lui décerna le prix de 3.000 francs proposé pour 
l'amélioration des tissus façonnés, en stipulant que 
c'était pour l'heureuse application des deux moyens 



INVENTEURS 



1» 



ti'ès ingénieux de Vaucanson et de Falcon, réunis aveâ 
intelligence par lui. 

Le métier nouveau eut d'abord peu de succès; cela 
tenait surtout à sa construction vicieuse. Les ouvriers 
le faisaient mouvoir difficilement ; il faisait un bruit 
insupportable pour les voisins et était sujet à de fré- 
quentes réparations qui occasionnaient un chômage 
très préjudiciable à ceux qui l'employaient. Aussi 
conçoit-on que Jacquard en ait peu vendu. Mais ses 
malheurs se bornèrent là, car il n'est pas vrai que les 
ouvriers se soient ameutés contre lui et aient brûlé 
son métier en place publique comme l'ont écrit 
poètes et romanciers. 

La vérité est que le Conservatoire des métiers ayant 
été fermé, les métiers types qui s'y trouvaient furent 
vendus à vil prix et que celui de Jacquard était du 
nombre. 

Malgré l'insuccès relatif du début, le métier Jac- 
quard ne demandait que quelques perfectionnements 
pour rendre les plus grands services. Des gens enten- 
dus se chargèrent de le modifier. 

En 1819, un nommé Bretton présenta à l'Exposition 
une mécanique de Jacquard améliorée et reçut une 
médaille d'argent. Jacquard n'avait point exposé ; 
mais on voulut récompenser dignement l'auteur de 
la machine primitive et il reçut la croix de la Légion 
d'honneur. 

Depuis, d'autres modifications utiles ont été faites. 

Retiré dans une petite maison à Oullins (Rhône), 
Jacquard y mourut le 7 août 1834, âgé de quatre- 
vingt-deux ans. 

Son tombeau, dans le cimetière d'Oullins, est 
ombragé par un mûrier et une plaque dans l'église 



f 



20 



RHONE 



rappelle le souvenir de : « Joseph Marie Jacquard, 
mécanicien célèbre, homme de bien et de génie. » 

En"] 1840, on lui éleva une statue sur la place 
Sathoriay ; elle est l'œuvre du sculpteur Foyatier, 
mais elle n'est digne ni du sculpteur ni de l'homme 
qu'elle représente. 



III. — HOMMES DE GUERRE 



Le nombre des Lyonnais qui se sonl voués au mé- 
tier des armes n'est pas considérable et cela se com- 
prend dans un pays essentiellement industriel et 
adonné avant tout aux œuvres de la paix. 

On trouve cependant quelques noms d'hommes de 
guerre assez connus. Sans parler du maréchal de Vil-» 
leroy, honteusement battu à Ramillies par Marlbo- 
rough, ou de Claret de Fleurieu, marin et hydrogra- 
phe, qui fut ministre en 1790, on peut citer, à côté de 
Duphot dont la carrière aussi courte que brillante 
fut interrompue par un lâche assassinat, le major 
Martin, le maréchal Suchet, et le colonel Sève, plus 
connu sous le nom de Soliman-Pacha. Nous nous en 
tiendrons à ces trois derniers. 

Major-général Martin (1735-1800). 

Il naquit à Lyon, le 4 janvier 1735. Son père, sim- 
ple tonnelier sans fortune, ne put lui donner qu'une 
instruction très bornée. Mais la vive intelligence du 
jeune homme suppléant aux secours étrangers, il 



HOMMES DE GUERRE 



2 1 



: apprit seul les mathématiques et le dessin. A l'âge de 
16 ans, il s'enrôla pour aller aux Indes, malgré les 
[ supplications et les larmes de sa belle-mère, qui finit 
i par lui jeter à la tête, dit-on, un rouleau de pièces de 
| 24 sous, en lui disant : « Tiens, mais ne reviens ja- 
I mais qu'en carrosse ! » C'était le moment où la France 
| et l'Angleterre se disputaient à main armée l'empire 
des Indes. 

Il s'embarqua à Lorient, le 18 septembre 1751, et 
arriva à Pondichéry dans l'année 1752. Il combattit 
| là, sous les ordres de Lally, jusqu'cà la reddition de 
cette ville aux Anglais. A ce moment, la paix étant 
I signée entre la France et l'Angleterre, il prit du ser- 
vice dans la Compagnie anglaise des Indes, laquelle, 
plus tard, apprécia si fort sa bravoure, sa^haute intel- 
ligence et son mérite d'administrateur. 

Dès les premières aimées, il sait se faire aimer et 
estimer de ses chefs anglais par une conduite irrépro- 
chable, par son caractère à la fois ferme et bienveil- 
lant. On l'envoie dans le Bengale avec un corps de 
troupes dont on lui confie le commandement; le vais- 
seau échoue pendant la traversée; mais, grâce à son 
intrépidité, une partie de l'équipage est sauvée. A son 
retour à Calcutta, en récompense de ce fait et d'autres 
qui le signalent à l'attention, le conseil du Bengali; 
lui accorde un guidon de cavalerie, puis|peu, de temps 
après, une compagnie d'infanterie. 

Dans la nouvelle position qui lui est faite, Martin 
montre qu'il n'a.pas seulement toutes les qualités du 
soldat, qu'il n'est pas seulement capable de faire la 
guerre, d'y déployer de la bravoure et du sang-froid : 
chargé par le conseil de Calcutta de lever la carte du 
nord du Bengale, il déploie dans l'accomplissement 









s 



RHONE 



de cette tâche délicate une rare habileté comme ingé- 
nieur et comme topographe. Le succès avec lequel il 
s'était tiré de cette mission le fit choisir pour un tra- 
vail analogue à exécuter dans les environs de Luck- 
now. Le nabab d'Aoude Sodjah-ouh-Daoula fut 
•enchanté de ses talents, le créa inspecteur-général 
de son artillerie et conçut pour lui une telle estime 
•et une telle affection, qu'il ne faisait rien sans le con- 
sulter; de manière que l'inspecteur général devint 
presque le gouverneur de Lucknow. 

Ce fut là le véritable point de départ de la brillante 
«arrière de Claude Martin, qui fit définitivement de 
Lucknow sa résidence. En 1781, il obtint par rang 
d'ancienneté le grade de lieutenant-colonel. La 
guerre ayant éclaté en 1790 entre le sultan Tippou- 
Sahib et les Anglais, il reçut le grade de colonel en 
récompense de ses services. Enfin, il fut fait major 
général (général de brigade) en 1796. 

Le degré extraordinaire de faveur et de crédit que 
Martin acquit dans les Etats du nabab amena toutes 
les classes de la société à mettre en lui une confiance 
absolue. C'est cette confiance qui fut l'origine de sa 
fortune, parce que, pendant les troubles si fréquents 
qui désolaient le pays, il recevait des habitants 
effrayés les objets précieux que l'on confiait à sa 
garde et les rendait après l'éloignement du danger, 
en prélevant un tant pour cent sur leur valeur, sui- 
vant les usages du temps. De plus, il créa des manu- 
factures d'indigo et des usines pour la fabrication des 
poudres, qui lui rapportèrent d'immenses bénéfices. 
Toutes ces sources de profit réunies, sans compter les 
libéralités du prince et la sage administration de ses 
biens, le rendirent possesseur au moment de sa mort 






HOMMES DE GUERRE 



2 3 



d'une fortune de huit à dix millions, somme énorme 
pour l'époque. 

Claude Martin se fit construire à Lucknow un 
palais grandiose dont il fut lui-même l'architecte et 
qu'on admire encore aujourd'hui. Amateur de 
beaux-arts, il orna cette demeure de tableaux, de 
gravures, de statues et d'autres objets précieux qu'il 
se faisait envoyer d'Europe. Il y installa un magni- 
fique muséum d'histoire naturelle contenant les col- 
lections les plus rares. Enfin, il surmonta l'édifice 
d'un observatoire qu'il remplit d'instruments servant 
à ses expériences astronomiques ; car il s'amusait 
à cultiver toutes les sciences et particulièrement la 
physique pour laquelle il avait montré beaucoup 
de goût dès son jeune âge. 

Pour donner une idée à la fois de l'esprit inventif 
et de l'extraordinaire énergie de notre héros, il suffit 
de citer ce faitque, malade de la pierre, il imagina un 
instrument qui est le point de départ d'où sont sortis 
plus tard les instruments plus perfectionnés de la litho- 
tri tie, instrument avec lequel il s'opérait lui-même et 
qu'on conserve à Londres dans un musée dechirurgie. 

La douloureuse maladie du major Martin remporta 
le 13 septembre 1800, à l'âge de soixante-cinq ans. 
Son tombeau est situé dans la superbe résidence qu'il 
s'était fait construire à dix lieues de Lucknow, sur 
les rives de la Goumtie, sous le nom de Constantin 
house. Cette dénomination « Constantin » était la 
moitié de la devise « Labore et constanlià » (par le 
travail et la persévérance), qu'il avait adoptée et qui 
résume si bien toute sa vie. Sur ce tombeau, cons- 
truit par lui à l'avance, il avait fait graver cette 
épitaphe . 



V 



2 4 RHONE 

Ci-gît Claude Martin, 

Né à Lyon en 1735, 

Venu simple soldat dans l'Inde, 

Et mort major-général. 

Martin n'avait jamais oublié sa ville natale. Sa der- 
nière pensée fut pour elle. Par testament, il lui donna 
la somme de 250.000 roupies pour fonder une insti- 
tution pour le bien des enfants des deux sexes, et, de 
plus, 12.000 francs par an pour la libération des pri- 
sonniers pour dettes. 

La ville de Lyon n'a touché ces sommes qu'en 1826. 
Elles s'élevaient alors à 1.500.000 fr. environ, indé- 
pendamment du capital des prisonniers pour dettes. 
Plus tard, des sommes diverses s'élevant à plus de 
500.000 fr. ont été reçues encore en vertu de cer- 
taines dispositions accessoires du testament. Enfin, 
lorsque la loi française a aboli la prison pour dettes, 
en 1867, les sommes qui étaient affectées précédem- 
ment à la libération des prisonniers, lesquelles s'élè- 
vent aujourd'hui à 30.000 fr. de rente, se sont jointes 
aux précédentes, pour concourir au même but 
qu'elles. 

L'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de 
Lyon avait été chargée par le testament de Claude 
Martin d'assurer l'exécution de ses intentions en ce 
qui concerne sa ville natale. Elle décida en 1825 la 
création d'une école de garçons, réservant pour 
l'avenir la question des filles. 

L'école La Martinière de Lyon fut ouverte à titre 
provisoire au Palais Saint-Pierre le 9 juin 1826, et 
établie à titre définitif dans son local actuel le 2 dé- 
cembre 1833. Elle a été organisée par M. Tabareau, 
doyen de la Faculté des Sciences de Lyon, lequel y 



■■^^■B 



■■^B 



HOMMES DE GUERRE 



2 5 



est resté professeur jusqu'à sa mort, en 18G6. M. Ta- 
bareau a consacré ces quarante années de son exis- 
tence, non seulement à organiser la Martinière, mais 
à créer pour elle une méthode spéciale d'enseigne- 
ment qui en fait une des écoles les plus remarquables 
du monde entier et qui lui a permis de rendre d'im- 
menses services à la région lyonnaise. Une méthode 
spéciale pour l'enseignement du dessin a été créée 
aussi à la Martinière par M. Dupasquier, architecte, 
et c'est cette méthode qui a servi de base à la réorga- 
nisation de l'enseignement du dessin dans toute la 
France, il y a quelques années. 

La Martinière des fdles a été fondée en 1879, sous 
la même administration que celle des garçons. Elle 
est aujourd'hui en pleine prospérité. 

L'affection du major Martin pour sa patrie et pour 
sa ville natale, qui s'est traduite si généreusement 
par ses dispositions testamentaires, ne s'était pas 
démentie un seul instant, nous le répétons, pendant 
toutes les péripéties d'une vie si agitée et écoulée 
tout entière à des milliers de lieues de la France. 
Ainsi il refusa toujours de se faire naturaliser anglais. 
Grâce à ses magnifiques libéralités, Lyon a été doté 
d'une institution de premier ordre, qui s'est enrichie 
plus tard d'autres legs inspirés du même sentiment 
de philanthropie. 

La statue en bronze de Claude Martin, œuvre du 
célèbre sculpteur Foyatier, s'élève dans la cour de 
l'école la Martinière de Lyon. Elle semble placée là, 
à la fois pour éveiller le sentiment de la reconnais- 
sance dans le cœur des légions d'enfants qui re- 
cueillent le fruit de sa généreuse sollicitude et pour 
leur offrir un exemple éclatant de ce que peuvent le 



* 



26 



RHONE 



travail et la persévérance, ainsi que se plaisait à le 
répéter le fils du tonnelier lyonnais. 

Suchet duc d'Aibufera (IT79 18«6). 

Louis Gabriel Suchet naquit à Lyon, le 2 mars 1 779, 
Son père, riche négociant de cette ville, très consi- 
déré pour d'utiles découvertes et aussi pour ses ser- 
vices en différentes fonctions municipales, lui fit 
faire ses études au collège de l'Ile-Barbe, le desti- 
nant à lui succéder dans la direction de son com- 
merce. 

Survint l'invasion, la levée en masse de 1792. Su- 
chet, âgé de vingt ans, s'enrôla dans la cavalerie 
nationale lyonnaise. Il fut élu le 12 mai 1793 capi- 
taine d'une compagnie franche formée à Largentière 
(Ardèche) d'où sa famille était originaire, et, le 20 sep- 
tembre suivant chef du 4° bataillon de l'Ardèche. 

Les premières armes de Suchet eurent lieu en 
France, d'abord au siège de Toulon où il fit prison- 
nier le gouverneur anglais général d'Hava, enfin en 
Vaucluse où. sous les ordres du représentant Maigret 
en mission dans le département, il prit part à la san- 
glante exécution de Bédouin. 

En 1796, Suchet fut appelé à l'armée d'Italie et prit 
part aux journées de Lodi, Rivoli, Castiglione, 
Trente, Arcole. Blessé deux fois grièvement il devint 
général' de brigade et servit sous Brune à l'armée 
d'Helvétie et bientôt à l'armée dTtalie. Nommé divi- 
sionnaire en 1799, pendant que Masséna soutenait le 
siège de Gênes contre les Autrichiens.il défendit bril- 
lamment le pont du Var,ce qui lui valut les félicita- 
tions de Carnot. 

Suchet se distingua à Austerlitz et à Iéna ; puis il 



HOMMES DE GUERRE 



27 



fut envoyé en Espagne avec un commandement indé- 
pendant." Il y montra les qualités d'un général en chef 
et se couvrit d'honneur à Saragosse, à Maria, à Lé- 
rida, cà Méquinenza, Tortose, Tarragone, Oropeza r 
Murviedro, Albufera. 




Dans cette campagne sanglante, il parvint à se con- 
cilier la sympathie de ceux qu'il combattait, à ce point 
que le roi Ferdinand VII, rétabli sur le trône, le 
remercia de la façon avec laquelle il avait conduit la 
guerre à son peuple. Napoléon le fit maréchal de 
France, duc d'Albufera. Louis XVIII l'éleva a la 






5 8 RHÔNE 

pairie- Aux Cent-Jours, chargé de ladéfensede la fron 
tière des Alpes il arrêta la marche sur Lyon de l'ar- 
mée autrichienne en signant un traité avec l'ennemi. 

Après une courte disgrâce, lors de la rentrée des 
Bourbons à la seconde Restauration, Suchet reprit 
son siège à la Chambre des Pairs. 

Il mourut près de Marseille au château de Saint- 
Joseph le 3 janvier 1826. Lyon lui a élevé une statue 
sur les bords du Rhône. 

Soliman-Pacha (1788-1860). 

Joseph Sève, qui devait un jour devenir célèbre en 
Orient sous le nom de Soliman-Pacha, naquit à Lyon, 
quai Saint-Clair, de parents pauvres. Son père était 
chapelier, rue de la Barre, et sa mère, originaire de 
Fontaines-sur-Saône, était fdle d'un meunier. De 
bonne heure, il se signala par son caractère insoumis. 
A onze ans, son père le lit engager dans la marine. 
Plus tard, il alla à l'armée d'Italie et fut incorporé 
au 6 e hussards. Sous-lieutenant à Bautzen, il se dis- 
tingua par sa bravoure. L'Empereur voulut le déco- 
rer, le fit appeler, et, en présence des généraux, il 
dit en lui présentant le ruban de la Légion d'honneur: 
« Voilà donc cette mauvaise tête, dont on m'a tant 
parlé ! » Sève s'arrêta, rougit, et bravant le maître : 
« Si Votre Majesté, répondit-il, n'avait pas autre 
chose à me dire, ce n'était pas la peine de nous déran- 
ger. » Et faisant volter son cheval, il piqua de l'épe- 
ron et alla reprendre son rang au milieu de ses hus- 
sards. L'Empereur resta là interdit, immobile, sa 
croix à la main. Sève ne fut pas puni ; mais ni ce jour, 
ni plus tard il ne fut décoré. 
A la rentrée des Bourbons, il se compromit en 



HOMMES DE GUERRE 



29 



voulant sauver le maréchal Ney et tomba dans la 
détresse. 11 passa en Egypte avec des lettres du comte 
de Ségur, se donna pour un colonel de l'armée fran- 
çaise et organisa à l'européenne les troupes de Méhé- 
met-Ali . 

Pendant la guerre de Morée.Sève devenu S oliman- 
Aga.puis Soliman-Bey,enleva,àla tête d'un régiment 
égyptien, sous le canon des forts de Navarin, l'île de 
Sphactérie vigoureusement défendue par des patriotes 
français et italiens, permit à Ibrahim-Pacha de s'em- 
parer de la ville, poursuivit et battit les Grecs dans 
toutes les rencontres. Nommé gouverneur de Tripo- 
litza, il sut se faire adorer des vaincus. 

Après la victoire remportée par les flottes euro- 
péennes à Navarin, les Egyptiens durent rentrer chez 
eux. Soliman-Pacha fut envoyé par Mehémet-Ali 
contre le pacha de Syrie Abdalah et vint mettre le 
siège devant Saint-Jean d'Acre. Le sultan irrité envoie 
une armée au secours de son vassal; Soliman laisse 
le fils de Méhémet- Ali, Ibrahim, devant Saint-Jean 
d'Acre ; il va au devant des Turcs sur lesquels il rem- 
porte à Homs une victoire d'autant plus brillante que 
ses adversaires sont deux fois plus nombreux, et, 
le 27 mai 1832, Acre, l'invincible, tombeaux mains 
des Egyptiens. Une nouvelle armée turque, envoyée 
par le sultan fut taillée en pièces à Beylam et à 
Konieh, grâce au génie stratégique de Soliman- 
Pacha. C'en était fait de l'Empire Ottoman, si le pa- 
cha d'Egypte n'eût donné l'ordre à son généralissime 
de se retirer. 

Dix ans se passèrent pendant lesquelles l'Egypte, 
bien administrée, ayant soumis la Syrie, l'Arabie, la 
Nubie, passa au rang d'une grande puissance. Mais 



■ 



:' » RHONE 

la Turquie avait, pendant ce temps, guéri ses blessures 
et réorganisé ses armées. Le sultan n'oubliait pas 
qu'il avait des injures à venger. 

Des officiers prussiens, parmi lesquels un transfuge 
danois, le baron de Moltke, avaient préparé et promis 
la victoire. En 1839, la Turquie, sûre d'elle-même, 
souleva des difficultés, se brouilla avec le pacha 
d'Egypte, et les troupes turques commandées par 
Hafiz et de Moltke envahirent les territoires soumis à 
Méhémet-Ali. C'est sur eux que Soliman-Pacha 
remporta la célèbre victoire de Nezib où 40.000 Egyp- 
tiens eurent à lutter contre 60.000 Turcs établis sur 
une montagne, dans une position tellement forte 
qu'un mouvement offensif de leurs adversaires parais- 
sait un acte de souveraine folie. Grâce à une manœu- 
vre audacieuse de Soliman-Pacha, les Turcs furent 
mis en déroute, et le baron de Moltke s'enfuit dans les 
montagnes avec les généraux turcs. Si Soliman eût 
pu lire dans l'avenir et que, de son yatagan, il l'eût 
abattu à ses pieds, peut-être la France n'eùt-elle pas 
eu 1870, peut-être n'eût-elle pas été vaincue par les 
combinaisons de ce stratégiste qui, du fond de son 
cabinet, organisa sa défaite! , 

L'Europe, on le sait, fit payer cher à Méhémet-Ali 
sa gloire et ses conquêtes. Mais Soliman resta géné- 
ralissime et tous ses soins jusqu'à sa mort furent de 
conserver à ses compagnons la discipline, l'organisa- 
tion et la bravoure qui, sur les champs de bataille, 
en avaient fait des héros. En 1848, il vint en France 
avec Ibrahim et reçut, dans sa patrie, le plus somp- 
tueux accueil ; le roi Louis-Philippe le fit grand offi- 
cier de cette Légion d'honneur dont il n'était pas même 
chevalier. A ses funérailles, dix mille personnes sui^ 







ÉCKIVAINS 



8» 



virent son convoi, prouvant par leurs larmes que 
l'Egypte avait fait une perte irréparable . 

A ce Lyonnais, Français dans sa vie et jusqu'à son 
dernier jour, à ce soldat toujours victorieux, modèle 
de générosité, de bravoure et de fidélité, la France 
n'a érigé ni monument, ni souvenir. A Lyon pas plus 
qu'à Paris, Joseph Sève n'a donné son nom à aucune 
place, à aucune rue ; il est à peine connu. Mais, mal- 
gré l'indifférence de ses compatriotes, l'histoire ne 
l'a pas oublié et il a laissé un nom immortel. 



IV. — ECRIVAINS 



Si des choses de la guerre nous passons à celles 
de l'esprit, nous trouvons dans tous les genres de 
littérature des auteurs dignes d'être ^connus. Nou& 
allons passer en revue les principaux. 

LouiseLabbé (1526-1566). 

Louise Labbé, surnommée la Belle Cordière, est 
une des illustrations féminines de Lyon, aussi célèbre 
par les incidents de sa vie que par ses vers. Son père, 
bien que simple marchand, lui fit donner une bril- 
lante instruction ; elle apprit le grec, le latin, l'espa- 
gnol, devint parfaite musicienne, excella dans les- 
travaux à l'aiguille et brilla tout autant dans les salies- 
d'armes et les manèges. 

Ses contemporains la présentent comme douée 
d'une beauté séduisante. Les "poètes célébrèrent à 






82 



RHÔNE 



l'envi son front de cristal, l'arc d'ébëne de ses sour- 
cils, les roses épanouies de son teint, ses cheveux 
d'or, sa belle main et ses petits pieds. A seize ans, 
sous le nom de capitaine Loys, elle suivit les troupes 
envoyées par François I er en Roussillon sous la con- 
duite du Dauphin. Au retour de l'expédition, elle 
déposa la lance et se maria à un riche cordier, Enne- 
mond Perrin, d'où lui vint son nom de Belle Cor- 
dière. Sa maison, qui était une des plus belles de 
Lyon, devint le rendez-vous de la société élégante, 
des grands seigneurs comme des artistes et des poètes. 
Louise Labbé a beaucoup écrit. Ce que l'on con- 
naît le mieux d'elle, c'est un petit volume, véritable 
bijou typographique, paru en 1555 chez Jean de 
Tournes. 11 s'ouvre par une épître-préface à Clémence 
de Bourges où l'auteur revendique pour son sexe une 
part dans les travaux intellectuels. Après vient le 
Débat d'Amour et de Folie, fable gracieuse, digne de 
l'antiquité, toute de finesse et d'observation, et, qui 
mieux est, toute d'invention. Le sujet est, en effet, 
traité pour la première fois. L'Amour se prend de 
querelle avec la Folie, fille de Jupiter, et veut la 
frapper de ses traits. La Folie échappe en se rendant 
invisible ; pour se venger, elle aveugle l'Amour et 
couvre ses yeux d'un bandeau magique. De là, plainte 
au tribunal du maître des Dieux, plaidoieries des 
avocats et sentence qui condamne la Folie à servir 
de guide à l'Amour aveuglé par elle. Ce morceau, 
à lui seul, aurait suffi à établir la réputation de Louise 
Labbé. Il faut encore citer : Y Ode à l'Etoile du Soir, 
VOdeà la bien aimée, traduite de Sapho, une Epilre 
ou élégie aux dames de Lyon et un certain nombre de 
sonnets remarquables. 



ÉCRIVAINS 



.î'5 



M m0 Récamier (1777-1849). 

M me Récamier a été la plus belle personne de son 
temps. Elle n'a rien ou presque rien écrit. Mais sa 
maison a été un centre littéraire ; elle a su grouper et 
retenir autour d'elle les écrivains les plus distingués. 




C'en est assez pour lui assurer une place dans l'his- 
toire de notre littérature. 

Juliette Bernard naquit à Lyon, près des Terreaux, 
le 4 décembre 1777. Son père ayant été nommé rece- 
veur des finances à Paris, elle fut mise au couvent 
durant quelques années jusqu'au jour où, à l'âge de 






» 



:i 1 



RHONE 



46 ans, rappelée auprès de ses parents, elle épousa 
M. Jacques Récamier, banquier estimé, riche, mais 
beaucoup plus âgé qu'elle. A cette union une seule 
chose manqua, l'amour. L'un était tout à ses affaires, 
l'autre aux agréments qu'une société brillante lui 
procurait. 

Pendant la Terreur, le ménage dut, à l'amitié de 
Barrère, une protection contre les violences de ces- 
jours troublés. Ils vécurent tranquilles, et, si leurs 
fenêtres furent closes, leurs salons ne furent jamais 
complètement fermés, Pendant le Directoire, M mc Ré- 
camier se tint à l'écart, évitant de paraître à des fêtes 
dont le caractère répugnait à son tact et à sa dignité. 
En 1798, son mari, dont la fortune était devenue 
considérable, acheta l'hôtel Necker, rue du Mont- 
Blanc, aujourd'hui de la Chaussée-d'Antin,et l'ouvrit 
à une société d'élite composée d'écrivains célèbres, 
d'artistes illustres et aussi de quelques émigrés plus 
amis de la paix que de la guerre, qui ne voyaient 
dans le Premier Consul et ses généraux que des par- 
venus sans manière et sans éducation. B y avait 
comme un air de fronde dans ces salons plus ouverts 
au monde ancien qu'au monde nouveau. Le pouvoir 
s'en aperçut bien vite. Une personne surtout eut le 
don de lui déplaire; ce fut la fille de Necker, M me de 
Staël, l'assidue de cet intérieur brillant, l'écrivain 
hostile au despotisme, alors même qu'il est accom- 
pagné de la gloire. Malgré des avis réitérés venus de 
haut, l'amitié des deux jeunes femmes ne fit que 
grandir, et rien ne put la troubler. Ce fut une mau- 
vaise note pour M me Récamier dans l'esprit de Napo- 
léon. 

Deux ans plus tard, M. Récamier éprouva un 



ECRIVAINS 



35 



désastre dans ses affaires ; son sort se trouva tout 
entier entre les mains de l'Empereur dont la rancune 
lui refusa tout appui. Il fallut vendre le vaste hôtel de 
la rue du Mont-Blanc, le beau château de Clichy et se 
réfugier rue Basse-du-Rempart, dans un petit appar- 
tement, tout juste assez grand pour contenir les amis 
fidèles. 

Sous la Restauration, M mc Récamier, forcée de 
réduire encore ses dépenses, vint occuper, à l'Abbaye 
aux-Bois, une modeste retraite. Ce fut dans le salon 
que lui cédèrent les religieuses que, jusqu'à la fin de 
sa vie, elle vit accourir tout ce qui, en Europe, avait 
l'amour du grand, du bon et du beau ; elle sut régner 
sur les esprits les plus nobles et les plus intelligents 
de son temps : les deux Montmorency, Chateau- 
briand, Ballanche, Benjamin Constant, Gérando, 
Jordan, Ampère, etc., à qui elle inspira autant de 
dévouement que de respect. Les jeunes d"alors, 
Lamartine, Tocqueville, Ozanam, Sainte-Beuve, Vil- 
lemain, vinrent, à leur tour, admirer la grâce et la 
beauté survivant à la jeunesse et l'esprit des temps 
anciens, sous des cheveux à peine blanchis. 

M me Récamier mourut le 11 mai 1849, emportée 
par une de ces attaques de choléra qui firent alors 
tant de ravages. A seize ans, Laharpe avait dit d'elle: 
qu' « elle avait le goût aussi pur que l'âme. » A cin- 
quante, Chateaubriand ajouta : « qu'elle avait la 
mémoire aussi bonne que le cœur » ; et Benjamin 
Constant « trouvait son âme supérieureàsa beauté. » 

Ballanche (1776-1847). 

Fils d'un libraire de Lyon, Ballanche eut une 
enfance studieuse et rêveuse. Sa disposition à la 









36 



RHONE 



mélancolie fut augmentée par une grave maladie qui 
le défigura et aussi par la vue des ruines que la Ter- 
reur avait accumulées dans sa ville natale. Ce fut 
dans ses heures de méditation solitaire qu'il conçut et 
développa le système de philosophie sociale qui fera 
vivre son nom. 

Aimé et aussi un peu raillé de ses contemporains, 
oublié des générations suivantes, Ballanche a été 
remis en vue dans ces dernières années. Sa Palin- 
génésie ou Rénovation sociale a trouvé des lecteurs et 
même fait des adeptes. 

Il débuta par le poème historique et philosophique 
à' Antigone , bientôt suivi d'un Essai sur les institu- 
tions sociales dans leurs rapports avec les idées nou- 
velles.Bans ce livre, l'époque de la Restauration était 
envisagée du point de vue élevé où la charte de 1814 
avait placé quelques hommes de bonne foi et de 
bonne volonté, qui prétendaient renouer la chaîne 
des temps, c'est-à-dire rattacher à la tradition natio- 
nale le développement nouveau de la société 
moderne. 

Vint ensuite Orphée, nouveau poème historique, 
mais d'une portée bien supérieure à celle (VAntigone, 
C'est l'exposition symbolique de la manière dont 
s'opère toute grande évolution sociale. Le poète a 
choisi la fondation de la civilisation grecque, tout 
comme, lorsqu'il s'est agi de l'évolution des diverses 
classes d'une même cité, il a choisi l'histoire romaine 
pour symbole général de la lutte des races et des 
intérêts. Les principes philosophiques de cette 
méthode sont développés, sous le titre de Palingé- 
nésie sociale, dans les prolégomènes généraux qui 
forment Y Introduction d'Orphée. 



El 



ÉCRIVAINS 



3 7 



Le dernier ouvrage publié par Ballanche est la 
Vision d'Hébal, chef d'un clan écossais. Hébal, doué 
de seconde vue, saisit dans un éclair de sa pensée 
toute l'évolution historique de l'humanité. Ce livre, 
très sommaire, est le résumé de la philosophie de 
Ballanche ; mais il est empreint d'une couleur mys- 
tique qui en rend l'intelligence assez difficile. 

Ballanche a laissé un des noms les plus purs de 
notre époque. 

Sa vie s'écoula dans une retraite contemplative, et 
dans la culture assidue et touchante de quelques 
amitiés de choix, à la tête desquelles se trouvaient 
Chateaubriand et M me Récamier. 



Victor deLaprade (1812-1883). 

C'est à Lyon que Laprade s'est formé et qu'il a 
passé presque toute sa vie. Aussi a-t-il sa place mar- 
quée parmi les Lyonnais illustres. 

Né à Montbrison d'une ancienne famille du Forez, 
Pierre Marie Victor Richard de Laprade fit ses huma- 
nités au lycée de Lyon, étudia le droit à Aix, et, gar- 
dant comme une défiance de son goût pour les let- 
tres, se fit inscrire au barreau de Lyon, plaida même 
et songea à entrer dans la magistrature. 

Mais bientôt la vocation l'emporta, et, après deux 
poèmes publiés en 1839 et 1840, il fit paraître Psyché 
(1841) et Odes et Poèmes (1844). Ce sont deux très 
belles œuvres : naïveté d'émotion, grandeur du sen- 
timent, hauteur de la pensée, sens profond de la 
nature, harmonie du vers, touchante mélancolie, 
tout annonçait en Laprade un second Lamartine. 

En 1845, M. de Salvandy, ministre de l'Instruc- 
tion publique, le chargea d'une mission en Italie, et, 

3 












3 8 



RHONE 



à son retour, le nomma professeur à la Faculté des 
Lettres de Lyon. C'est de là qu'il publia de nouvelles 
poésies : Poèmes évangéliques (1852), Symphonies 
(1855), Idylles héroïques (1858), et un volume tf Etu- 
des d'art et de morale. C'est de là aussi qu'il fut 
appelé par l'Académie française à succéder à Alfred 
de Musset (1858). 

Au milieu de ses paisibles études, Laprade, malgré 
sa discrétion, n'en eut pas moins affaire au gouverne- 
ment impérial. Provoqué par un article du Consti- 
tutionnel, il répondit par une satire politique, les 
Muses d'Etat (1861) qui le fit destituer par décret 
motivé de Napoléon III. C'était pour lui et les siens 
la pauvreté. 11 la supporta noblement, sans vouloir 
même accepter la réintégration que l'Empire lui 
offrit à la fin de 1869. 

Le 8 février 1871, les électeurs du Rhône l'en- 
voyèrent à l'Assemblée Nationale, où il joua un rôle 
assez eflacé. En 1873, il donna sa démission pour 
cause de santé. La guerre lui avait inspiré ses Poèmes 
civiques (1873), et dans sa retraite studieuse, aux rares 
heures où il n'était pas obsédé par la maladie, il 
composa le beau Livre d'un père. « Ce fut, a dit 
« M. François Coppée, ce fut l'admirable testament 
« littéraire et moral d'un poète qui a suivi la route 
« de l'art, les yeux toujours fixés sur l'étoile de 
« l'idéal, d'un poète qui serait au premier rang, s'il 
« n'était pas né dans un siècle qui a donné à la France 
« Alfred de Musset, Vigny et Victor Hugo. » 

Laprade mourut en 1883 laissant, avec des œuvres 
d'une haute inspiration morale, l'exemple d'une vie 
de travail et de vertu. 



ÉCRIVAINS 



;ii> 



Ozanam (1813-1853). 

Bien que né à Milan, Frédéric Ozanam appartient 
aune famille lyonnaise, déjà connue par les travaux 
d'un savant mathématicien. 

Après de brillantes études au lycée de Lyon, il'se- 
rendit à Paris pour étudier le droit. Elevé par sa mère 
dans les sentiments de la plus vive piété, il se mit en 
relations avec les chefs du parti catholique libéral. 
Lacordaire et Montalembert. Ce fut lui qui, avec sept 
autres étudiants, jeta, en 1833, les fondements de la 
Société de Saint-Vincent de Paul, association célèbre 
qui devait avoir plus tard un accroissement si rapide. 
Il fut, en môme temps, un des membres les plus actifs- 
de la Propagation de la Foi, grande institution de 
propagande catholique née à Lyon et qui couvre le 
monde de ses missionnaires. 

Lors de la création des concours d'agrégation pour 
les facultés des lettres, sous le ministère Cousin, en. 

1840, il subit l'épreuve et fut nommé agrégé. En 

1841, il prit possession à la Sorbonne de la chaire de 
littérature étrangère et succéda à Fauriel, en 1845. 
Chargé par M. de Salvandy d'une mission en Italie, 
il se rendit à Rome au moment où Pie IX, qui venait 
de monter sur le trône, était regardé par l'opinion 
publique comme disposé à se mettre à la tête de l'Ita- 
lie pour la régénérer par la liberté. Il partagea les 
espérances que les néo -catholiques, ses amis, fon- 
daient sur le Pontife romain. Candidat aux élections 
pour l'Assemblée constituante en 1848, à Lyon, il 
ne fut point élu. Il se remit à l'étude avec ardeur, 

Doué d'une imagination vive et enthousiaste, écri- 
vain correct, élégant et coloré, professeur éloquent, 






m 






U ItHONE 

Ozanam a laissé un grand nombre d'articles et 
d'ouvrages, parmi lesquels il convient de citer le 
Dante et la Philosophie catholique au xni e siècle et 
ses Etudes germaniques pour servir à l'histoire des 
Francs, qui lui valurent le prix Gober t en 1849. Il est 
mort prématurément d'une maladie de poitrine en 
1853. 

.Toséphin Soulary (1815-1891). 

Ce fut un aimable et doux poète que cet écrivain 
timide, ennemi du bruit et de la réclame, qui, toute 
sa vie, fut épris des champs et n'était heureux que 
sur les pentes du Bugey, le fusil ou le pinceau à la 
main. Né à Lyon, il fut mis en nourrice jusqu'à sept 
ans près de Belley, puis élevé à Montluel par un ins- 
tituteur qui le battait. Engagé volontaire à seizeans.il 
devint poète en dépit des amertumes de la vie mili- 
taire. Son engagement terminé, il s'empressa de reve- 
nir à Lyon et entra dans l'administration. Il fut chef 
de division à la préfecture, puis bibliothécaire du 
Palais des Arts. 

En 1857, il publia ses premiers vers : A travers 
champs, puis, les années suivantes, les Cinq cordes 
du luth. Paysages, le Chemin de fer, une Mendiante au 
congrès scientifique , etc. En 1847, parurent ses Ephé- 
mères. Le public resta froid ; le poète fut découragé. 

En 1859, le succès vint enfin. Soulary donna ses 
Sonnets humoristiques, dont le célèbre imprimeur 
Louis Perrin fit une édition de luxe ; en 1862, les 
Figulines ; en 1864, les Sonnets; en 1870, les Diables 
bleus et Pendant l'invasion. Peu après, l'éditeur 
Lemerre donna de ses œuvres une édition complète 
qui le mit au premier rang. En 1876, parurent la 



ÉCRIVAINS 



4 1 



Chasse aux mouches d'or, puis les Rimes ironique s. Ses 
sonnets ont une perfection de facture qu'on n'a 
jamais atteinte. 

Soulary mourut en juin 1891 dans sa villa des Glo- 
riettesqui domine le cours du Rhône, regretté de ses 
nombreux amis. Nul plus que lui ne mérite d'être aimé. 

Jean Tisseur (1814-1883). 

Il convient de faire ici une place à Jean Tisseur 
poète et philosophe lyonnais qui, tout en exerçant ses 
fonctions de secrétaire de la Chambre de Commerce, 
composa d'agréables poèmes : Idylle grecque, la Lo- 
comotive, le Javelot Rustique. 

I»ien-e Dupont (1821-1870). 

Armand Silvestre a caractérisé l'œuvre de Dupont 
en des lignes qu'il faut citer : « Pierre Dupont fut 
« grand, dit-il, parce qu'il grandit la chanson à sa 
« propre taille, à la mesure de son propre génie. 
« Béranger, Tyrtée nouveau, avait su lui donner 
« l'ampleur majestueuse de l'ode. Dupont, héritier 
« de Théocrite et quelquefois d'Homère, y fit revivre 
« l'idylle et l'antique époptie. Il y chanta la nature 
« en philosophe comme Lucrèce, en poète d'amour 
« comme Virgile, et, dans la chanson française, il 
« sut enfermer la noblesse de tous les genres connus 
« et déjà immortalisés. » 

Il naquit à Lyon, sur le quai du Rhône, le 23 fé- 
vrier 1821, d'une famille de forgerons originaire de 
Provins. Orphelin de bonne heure, il fut élevé par un 
vieux prêtre, curé de Rochetaillée, au+^se-^hargea de 
son éducation et le mit au séminaim^jËàjsfentière. 
Bien vite ses goûts pour la poés/fe^fe rév^lèrepA et le- 









■■ 






42 



KHÔNE 



jeune séminariste abandonna une carrière pour 
laquelle il était sans vocation. Entré chez un notaire 
<le Lyon comme clerc, puis dans une maison de 
banque, il ne tarda pas à gagner Paris où ses débuts 
furent très difficiles. Grâce à la protection de l'aca- 
démicien Lebrun, il réussit à se tirer d'embarras; 
le prix de son poème les Deux Angesservit à lui fournir 
un remplaçant et à le libérer du service militaire. 

La période active et brillante de sa vie, celle qui 
vit naître ses chefs-d'œuvre, va de 1848 à 1860. De 
■cette époque datent ces chefs d'œuvre immortels : 
la Vigne, les Bœufs, les Louis d'or, l'Action, et ce 
poème merveilleux d'inspiration, les Sapins. Voilà 
pour le répertoire courant qui a pour interprètes des 
milliers et milliers d'hommes. Mais comment ne pas 
■citer : le Chauffeur de locomotive, le Bûcheron, les 
Taureaux, les Dieux, le Rêve que j 'ai rêvé, la Vierge 
aux oiseaux, le Cuirassier de Waterloo, le Rossignol 
et les Roses? La nature, qui l'attirait de toute son 
attraction mystérieuse, lui dicta ses chants les plus 
beaux, et ce sont ceux-là qui survivront au temps, 
qui traverseront les âges. 

Il ne faut pas oublier rron plus tous ces chants dont 
la célébrité fut éphémère, mais qui n'en aidèrent pas 
moins, sous l'Empire, à la conquête des libertés per- 
dues. A leur auteur, ils valurent la déportation à 
Lambessa et sept années d'exil. 

Toute sa vie, Pierre Dupont fut un bohème au vrai 
sens du mot. On le voyait jadis dans cette façon d'au- 
berge pour les artistes, installée en plein Paris, qui 
■coupait de son enseigne la rue Jacob et où tant d'hom- 
mes célèbres depuis se donnaient rendez-vous : Gam- 
betta, Baudelaire, IIenner,etc... Ses dernières années 




SAVANTS 



43 



ne sauraient être données en exemple; les mauvais 
vins mirent leur râle dans ce gosier digne de l'am- 
broisie. Trahi par la voix superbe et vibrante qu'il pos- 
sédait jadis, il en fut réduit d'abord à réciter ses vers, 
puis à en siffler l'air en le scandant, du bout des 
doigts, sur les tables. Tous ses amis se groupaient 
alors autour de lui, au Buffet germanique , pour écou- 
ter les adieux d'une muse réduite presque à la panto- 
mime pour exprimer sa dernière plainte. La mort qui 
l'atteignit dans le vacarme des terribles événements 
de 1870, fut pour lui silencieuse et obscure. 



SAVANTS 



Dans le domaine de la science, aucun département 
français ne peut se mettre au-dessus du Rhône. A. la 
botanique, il a donné les Jussieu; à la science vétéri- 
naire Bourgelat, le fondateur des écoles où l'on en- 
seigne la médecine pour les animaux; à la science 
électrique, le grand Ampère, l'initiateur de l'électro- 
dynamique et de la télégraphie; à la physiologie 
Claude Bernard. A eux seuls, ces quatre hommes 
suffisent à fonder la réputation scientifique de la 
ville qui les a vus naître. 

Bernard de Jussieu (1699-1777.) 

En un siècle et demi, la famille lyonnaise des Jus- 
sieu a donné à la France cinq naturalistes. 

Le plus illustre est Bernard de Jussieu. (1699-1777) 






44 



RHONE 






Frère de deux savants, Antoine qui nous fît connaître 
le caféier et Joseph qui rapporta d'Amérique l'hélio- 
trope, la pervenche etl'extrait de quinquina, Bernard 
est un des grands noms de la science française. 

Après avoir achevé ses études à Paris en 1714. 
sous la direction de son frère Antoine, professeur au 
Jardin du Roi (1), il l'accompagna dans un voyage 
scientifique aux Pyrénées et aux Alpes ; puis, il se 
fit recevoir docteur en médecine à Montpellier, 
en 1720. Mais son excessive sensibilité l' écarta bien- 
tôt de la médecine, et il se consacra tout entier à la 
science. Il obtint de suppléer Vaillant, démonstra- 
teur au Jardin du Roi, et de lui succéder en 1722. 
Avec lui, le Jardin qui n'était guère jusque-là qu'un 
droguier, s'enrichit de collections, de serres et de 
cultures savantes. 

Bernard a peu écrit : il n'a laissé qu'une édition 
de Y Histoire des Plantes de Tournefort qui lui ouvrit 
les portes de l'Académie des sciences, en 1725, et 
quatre mémoires fort courts. Mais sou œuvre, aussi 
vaste que ses travaux, est immense. Choisi, en 1759. 
par Louis XV pour mettre en ordre les plantes de 
Trianon, il les distribua d'après un' ordre tout nou- 
veau :1e simple catalogue qu'il publiaalors, contenait 
les clefs de la méthode naturelle et les principes de toute 
la science botanique. Jusqu'à lui, la Botanique n'était 
qu'une description artificielle des plantes. Bernard, 
prenant pour principe la loi féconde de la subordi- 
nation des caractères, fonda la classification naturelle 
telle que la place occupée par chaque plante fait con- 
naître en môme temps son histoire et ses propriétés. 

1. Aujourd'hui, le jardin des Plantes. 






SAVANTS 4 5 

Ces principes devaient être la base d'étude de tous les 
grands naturalistes du xix° siècle. 

Science et modestie, Bernard de Jussieu réalisa 
dans sa vie l'idéal du savant. Content de son humble 
situation, il consacra tout son temps à ses fonctions 




11111 



et à l'étude, qui lai coûta la vue. Aimé de Louis XV 
qui s'intéressait à ses travaux, d'une réputation uni- 
verselle, il ne chercha jamais à en profiter pour 
obtenir les honneurs ou la fortune ; bien plus, à la 
mort de son frère, il refusa d'occuper au muséum la 
place que celui-ci laissait vacante. 11 appela auprès de 
lui ses neveux, les éleva et fit un savant de l'un d'eux, 

3. 






46 



RHONE 






Antoine-Laurent (1748-1836) qui devait appliquer ses 
théories et les publier en 1788-1789 dans son grand 
ouvrage de classification naturelle où 20.000 plantes 
sont rangées en 100 ordres et 1.754 genres. 

Ainsi Bernard de Jussieu nous a laissé, avec son 
œuvre, un grand exemple d'amour de la science, de 
désintéressement, de travail et de modestie. JLa 
réponse qu'il fit à quelqu'un qui lui dénonçait un de 
ses plagiaires, pourrait servir de devise à tous les 
hommes vraiment préoccupés du bien public et du 
progrès de la science : « Qu'importe, pourvu que la 
•chose soit connue ! » 

Claude Bonrgelat (1712-1779). 

Claude Bourgelat naquit à Lyon, sur la paroisse de 
Samt-Nizier le 11 novembre 1712, d'une famille de 
«ommerçants honorables. Plusieurs de ses ancêtres 
avaient rempli des places municipales et judiciaires. 
Son père, Pierre Bourgelat, était échcvin de Lyon, 
et son grand-père maternel, Jean Terrasson, était 
ancien conseiller et procureur du roi en l'élection de 
Lyon. On raconte qu'après avoir fait d'excellentes 
•études au collège de la Trinité, il étudia le droit, fut 
reçu avocat à l'Université de Toulouse et alla exer- 
cer sa profession au barreau de Grenoble où il se fit 
remarquer; mais qu'ayant gagné une cause mauvaise, 
il rougit de son triomphe, renonça à la carrière qu'il 
avait choisie et s'engagea dans les mousquetaires. Il 
est probable que ce récit est erroné et qu'il repose 
sur quelque analogie de nom, car on ne trouve aucune 
trace du passage du jeune avocat, soit à l'Université 
•de Toulouse, soit au barreau de Grenoble. Ce qui 
ja'est pas douteux, c'est que son goût pour le cheval 



SAVANTS 



47 



le porta à entrer dans les mousquetaires, et cette pas- 
sion qu'il avait dès son enfance fit qu'il devint en peu 
de temps le plus habile écuyer du royaume. A ce 
titre, il sollicita et obtint, le 18 août 1740,1a direction 
de l'Académie du Roy à Lyon. 

Mais cette renommée ne suffisait pas à Bourgelat. 
Sa vaste érudition lui avait permis de constater que 
la médecine des animaux domestiques était entre les 
mains d'empiriques dépourvus des connaissances 
fondamentales sur lesquelles doit reposer l'art de 
guérir. Appelé lui-même à écrire sur le cheval eu 
santé et en maladie, il ne voulut pas employer une 
plume profane ; il étudia avec ardeur l'organisation et 
les maladies des animaux sous la direction de deux 
savanls, membres du collège de chirurgie, Pouteau 
et Charmeton. 

Fonder une école où l'on instruisait, dans l'anato- 
mie, la thérapeutique et la ferrure, les jeunes hom- 
mes qui, par profession, sont appelés à donner des 
soins aux animaux, tel fut le projet, ambitieux pour 
l'époque, que Bourgelat caressa ensuite de 1740 
à 1761. 

Cet établissement, où les gentilshommes achevaient 
leur éducation et se préparaient surtout à la carrière 
militaire existait depuis 1620, à l'Hôtel Saint-Véran, 
sur les remparts d'Ainay. Sous la main habile du 
nouveau maître, dont la réputation s'étendait au loin, 
cette école devint célèbre; la jeune noblesse affluait 
de toutes les provinces de la France pour recevoir 
les leçons de Bourgelat. Jamais aucun maître d'équi- 
tation n'avait joui chez nous d'une faveur aussi con- 
sidérable. Les étrangers et surtout les Anglais le 
proclamèrent'le premier écuyer de l'Europe. 









48 



RHONE 






Lié avec Bertin. alors intendant de la généralité de 
Lyon, Bourgelat lui soumit un plan pour l'enseigne- 
ment de la médecine vétérinaire dans une école. 
Nommé lieutenant général de la police à Paris, Ber- 
tin obtint ensuite le portefeuille de contrôleur géné- 
ral des finances, et un des premiers actes de son 
administration fut de remplir le vœu que Bourgelat 
lui avait souvent exprimé. 

Le 4 août 1761 , un arrêt du Conseil autorisa Bour- 
gelat à établir à Lyon une école dans laquelle on 
s'occuperait de la connaissance et du traitement des 
maladies des animaux et lui fournit une subvention. 
Installée d'abord dans l'ancien logis de l'Abondance, 
faubourg de la Guillotière, cette école fut ouverte le 
13 février 1762. Elle acquit promptement une célé- 
brité que sa bonne organisation justifiait et devait lui 
assurer. L'ordre qui y régnait était tel que l'affluence 
des élèves y arrivant de toutes parts, n'y apportait 
ni trouble, ni confusion. Les élèves étaient logés et 
nourris à peu de distance de l'école. Pour l'ensei- 
gnement, ils étaient divisés par brigades; outre les 
leçons générales des maîtres, ils recevaient des 
démonstrations journalières faites par chaque chef 
de brigade, choisi parmi les élèves les plus instruits 
et les plus aptes. De cette façon, et grâce à cette sorte 
d'enseignement mutuel, il y avait à différentes heures 
plusieurs répétitions dont chaque élève pouvait pro- 
fiter. 

Au surplus, Bourgelat sut s'entourer promptement 
de collaborateurs habiles, tels que l'abbé Rogier 
pour la botanique et Bredin pour la pathologie. 

Le succès que cette école obtint dès sa première 
année, fut considérable; il alla toujours grandissant 



MM 



SAVANTS 



49 



et appela l'attention même des gouvernements étran- 
gers qui y envoyèrent des élèves destinés à importer 
le nouvel enseignement dans leur pays. Aussi, con- 
vaincu des avantages de cette institution, le gouver- 
nement, par arrêt, du 30 juin 1764, donna à l'Ecole 
de Lyon le titre d'Ecole royale vétérinaire, et à Bour- 
gelat, son fondateur, le brevet de directeur-inspec- 
teur des écoles vétérinaires du royaume, créées ou à 
créer, ainsi que celui de commissaire général des 
haras. L'année suivante, il l'appela à Paris pour orga- 
niser, sur le plan de celle qu'il avait fondée à Lyon, 
une seconde école qui fut placée dans le château 
d'Alfort, près du confluent de la Marne et de la Seine. 
Dès 1767 cette nouvelle école était en pleine acti- 
vité. 

L'Ecole vétérinaire de Lyon, conçue et organisée 
par Bourgelat, fut donc le berceau de la médecine 
vétérinaire. C'est de notre ville que celle-ci s'étendit 
peu à peu en France, en Europe, dans le monde 
entier. 

Bourgelat fut le créateur d'une science qui a 
rendu et rendra à l'agriculture, à la fortune et à 
l'hygiène publiques des services considérables. Ace 
titre son nom est impérissable. 

Comme tous les novateurs, Bourgelat se donna 
tout entier à son œuvre. Non seulement il écrivit 
pour l'instruction de ses premiers élèves des livres 
élémentaires sur toutes les branches de l'art de gué- 
rir ; mais, quoique peu fortuné, il n'hésita pas à 
abandonner le plus important de ses privilèges, le 
produit des fiacres de Lyon, pour l'entretien de ses 

écoles. 

Aussi, à sa mort, survenue à Paris en 1779, sa 






w 






3 ° RHÔNE 

famille ne put-elle subsister que par les bienfaits du 
gouvernement. 

Bourgelat était devenu une notabilité. Instruit et 
distingué, il jouissait à Lyon de la considération 
publique et de l'estime des savants de tous les pays 
11 fut reçu membre correspondant des Académies des 
sciences de Paris et de Berlin; il entretint des rela- 
tions epistolaires avec Diderot, Bufton, lord Pem- 
brocke, Charles Bonnet, Hebenstreit, Haller c'est-à- 
dire avec tous les grands esprits de son époque et fut 
un des plus estimables collaborateurs du Grand Dic- 
tionnaire des sciences. Frédéric le Grand le consulta 
sur la meilleure allure à faire prendre aux chevaux 
pendant les charges de cavalerie, et Voltaire lui- 
même eut avec lui, en 1771, une correspondance 
charmante. 

Bourgelat a publié plusieurs ouvrages. Le premier 
intitulé: Le nouveau Newcastle, ou Traité de cavalerie 
(Lausanne, 1747, in-12), parut en 1747. Le second 
Les éléments d'hippiatrique ou Nouveaux principes 
sur la connaissance et sur la médecine des chevaux 
parut à Lyon de 1750 à 1753. En 1765, il donna La 
matière médicale raisonnée, en 1766 un Précis anato- 
mique du corps du cheval comparé à celui du bœuf 
et du mouton, l'année suivante son Art vétérinaire 
ou Médecine des animaux, programme d'un travail 
plus considérable, et, en 1768, le Traité de la confor- 
mation extérieure du cheval, ouvrage important qui 
n'a pas eu moins de cinq éditions. 

Pour rendre hommage à la mémoire de l'illustre 
fondateur des écoles vétérinaires, et à la demande 
des chefs et des élèves de ces établissements, le o- u_ 
vernement confia au statuaire Boisât l'exécution en 







SAVANTS 



5 l 



marbre blanc de deux bustes de Boui'gelat qui furent 
placés l'un à l'Ecole d'Alfort, l'autre à celle de Lyon. 
Cette école, en l'an V (1796), fut transférée à l'extré- 
mité nord-ouest de la ville, sur la rive droite de la 
Saône, dans un bâtiment ayant appartenu aux reli- 
gieuses franciscaines dites de sainte Elisabeth, alors 
connu plus particulièrement sous le nom de Maison 
des deux amants. C'est dans ce local, agrandi plus 
tard par l'adjonction d'un immeuble voisin, qu'elle 
se trouve encore et qu'elle continue la série de succès 
inaugurés par son fondateur. 

Une statue de Bourgelat érigée en 1876, par sous- 
cription publique, orne la cour d'honneur de cet éta- 
blissement. Une rue située près de l'emplacement de 
l'ancienne Académie d'équitation, à Ainay, consacre 
encore le souvenir de Bourgelat, du Lyonnais qui 
mérite à juste titre de figurer dans la pléiade de nos 
concitoyens dignes de mémoire. 

Ampère (1775-1836). 

André-Marie Ampère est né à Lyon, sur Saint- 
Nizier, le 22 janvier 1775. C'est à Polémieux, au 
Mont-d'Or, que sg sont écoulées ses jeunes années. 
Ses parents, retirés du commerce, y avaient acquis 
une propriété. Son père, J.-J. Ampère, juge de paix 
à Lyon en 1793, résista à la municipalité terroriste et 
fut envoyé à l'échafaud par Dubois-Crancé. Il écrivit 
en mourant, à sa femme une lettre touchante, où il 
s'excusait de la laisser sans fortune, disant que les 
seules dépenses exagérées qu'il avait faites étaient 
pour sa bibliothèque et ses instruments, et ajoutant 
cette prophétie : « Quant à mon fils, il n'y a rien que 
je n'attende de lui. » André-Marie avait alors dix- 



w 



52 



RHONE 



huit ans et déjà, sans le secours d'aucun maître, il 
avait acquis une somme énorme de connaissances en 
l.tterature, en philosophie, en sciences naturelles et 
mathématiques. 

11 a raconté dans son journal ses uniques amours 
avec celle qui fut sa femm^ bien-aimée. Commen- 
cées en herborisant, en 1796, ce ne fut qu'en 1799 
qu elles aboutirent à un mariage avec Julie Carron. 
Jeune, pauvre et n'ayant d'autres ressources que des 
leçons de mathématiques, les commencements furent 
pénibles, b]en que cette union lui eût apporté toutes 
les joies au il y avait rêvées. En 1801, André-Marie 
ut nommé professeur de chimie et de physique à 
1 école centrale de l'Ain, et quand, en juillet 1804, il 
revint a Lyon, nommé professeur au lycée ce fut 
pour recueillir le dernier soupir de celle qu'il avait 
tant aimée. Cet événement ajouta à sa mélancolie 
naturelle; il se plaisait aux maximes pessimistes de 
1 Ecclésiaste et de Pascal, et savait l'Imitation par 
cœur. r 

Mais la métaphysique, qui séduit toujours les 
grands espnts.ne lui fit pas oublier les sciences. Suc- 
cessivement il fut nommé répétiteur d'analyse à l'E- 
cole polytechnique (1804), membre du bureau con- 
sultatif des arts et métiers (1806), inspecteur général 
de l'Université (1808), professeur d'analvse à l'Ecole 
polytechnique (1809), membre de l'Institut (1814) et 
de la plupart des Académies étrangères. A cette épo- 
que, ses principales productions scientifiques 
étaient : 

Des considérations générales sur les intégrales des 
equattons aux différences partielles. 

Démonstration d'un théorème nouveau, d'où l'on 






»*»- 



SAVANTS 



53 



peut déduire toutes les lois de la réfraction ordinaire 
et extraordinaire. 

Mémoire sur la détermination de la surface courbe 
des ondes lumineuses dans un milieu dont l'élasticité 
est différente suivant les trois dimensions. 

Mais c'est àpartir de 1820 qu'André-Marie trouva sa 
voie et est devenu le grand Ampère. Jusqu'en 1819, on 
ne connaissaitdu magnétisme terrestre, quelesfaits de 
l'aiguille aimantée et de la boussole ; encore ne les appli- 
quait-on pas. Le physicien danois Œrsted fit connaître 
au monde savant le fait immense suivant : un fil métal- 
lique quelconque, quand un courant électrique vient à 
le traverser, exerce une action relative sur l'aiguille 
aimantée placée dans son voisinage. 
. « En répétant l'expérience d' Œrsted, Ampère 
devina que deux fils conjonctifs (c'est ainsi que l'on 
nomme des fils que l'électricité parcourt) agiraient 
également l'un sur l'autre. Il avait imaginé des dis- 
positions ingénieuses pour rendre ces fils mobiles, 
sans que les extrémités de chacun d'eux eussent ja- 
mais à se détacher des pôles respectifs de leurs piles 
voltaïques ; il avait réalisé, transformé ces concep- 
tions en instruments susceptibles de fonctionner. 

« Cette brillante découverte d'Ampère, en voici 
l'énoncé exact: Deux fils conjonctifs parallèles s'atti- 
rent quand l'électricité les parcourt dans le même 
sens ; ils se repoussent, au contraire, si les courants 
électriques s'y meuvent en sens opposés. Les fils 
conjonctifs de deux piles semblablement placées, de 
deux piles dont les pôles cuivre et zinc se correspon- 
dent respectivement, s'attirent donc toujours. Il y a 
de même, toujours répulsion entre lesfils conjonctifs, 
de deux piles, quand le pôle zinc de l'une est en 






5 4 



RHÔNE 




regard du pôle cuivre de l'autre. Ces singulières 
attractions et répulsions n'exigent pas que les fils sur 
lesquels on opère appartiennent à deux piles diffé- 
rentes. En pliant et repliant un seul fil conjonctif on 
peut faire en sorte que deux de ses portions en regard 
soient traversées par le courant électrique, ou dans 
le même sens, ou dans le sens opposé. Les phéno- 
mènes sont alors absolument identiques à ceux qui 
résultent de l'action des courants provenant de deux 
sources distinctes. » p \ Ki ,^ 

TV 1 . . r " -ft-RAGO. 

JJes leur apparition, les phénomènes d'Œrsted 
avaient été appelés électro-magnétiques; ceux d'Am- 
père, puisque l'aimant n'y joue aucun rôle direct 
prirent le nom plus général d' électro-dynamiques. 

Les lois d'Ampère sur la direction des courants 
électriques et leur intensité ont été le point de départ 
de a télégraphie électrique et de la plupart des mer- 
veilleuses inventions modernes. (Exposé méthodique 
des phénomènes électro-dynamiques et des lois de ces 
phénomènes, Paris 1823). 

Le dernier grand travail qui occupa la vie d'Am- 
père fut sa classification des sciences. Il venait 
d'achever ce grand ouvrage quand il partit, en mai 
1836, pour sa tournée d'inspecteur universitaire. Il 
souffrait depuis longtemps déjà d'une affection de la 
poitrine ; il arriva mourant à Marseille et, comme on 
'a dit justement, il acheva de mourir dans cette ville 
le 10 juin 1836. 

« Ce profond physicien, ce grand géomètre, dit 
1 auteur de la Galène des contemporains, eut de La 
Fontaine la bonhomie, l'inexpérience du monde et des 
hommes; comme le fabuliste, il passa pour un type 
■de distraction, et toute une série d'anecdotes plus ou 




'■Q 



SAVANTS & 5 

moins gaies, plus ou moins authentiques, se rattache 
à son nom. Mais chez Ampère, la distraction prove- 
nait, non du vagabondage, mais de la préoccupation 
de l'esprit; c'était de l'absorption plutôt que de la dis- 
traction. » — « Sa sensibilité est extrême; quand le 
malheur ne le touche pas personnellement, il souffre 
pour les siens, pour ses amis, pour l'humanité; une 
catastrophe historique lui fait verser des larmes. » 
Ballanche a dit : « C'est un brasier qui était dans son 
cœur. Aussi, en quelque haute estime que l'on mette 
les œuvres d'Ampère, la sympathie qu'excite son 
caractère est si vive qu'on ne sait ce qu'il faut admirer 
le plus, de son cœur ou de son génie. » 

Quand il a fallu, avec les progrès de la- science 
électrique, se reconnaître et s'entendre dans l'évalua- 
tion de l'intensité des courants, on a eu recours aux 
.cinq noms qui reviennent à tout instant dans l'his- 
toire de l'électro-dynamique : Volta, Ampère, Fara- 
day, Ohm, Coulomb. On a appelé ampère l'unité d'in- 
tensité; — coulomb, l'ampère dans une seconde prise 
comme unité de temps; — ohm, l'unité de résistance; 
— volt, l'unité de force électro-motrice ; — farad 
l'unité de capacité électrique. — Pour les petites 
piles médicales, on compte par milliampère ou mil- 
lième d'ampère. 

Lyon, en 1886, a inauguré sur la place Ampère la 
statue du grand savant lyonnais. André-Marie Am- 
père est là assis dans l'attitude méditative qui semble 
avoir été celle de toute sa vie. L'artiste, Ch. Textor, 
a su donner à cette grande figure dont les traits 
n'étaient rien moins que réguliers, l'air de bonté et 
de suprême intelligence qui était la caractéristique de 
ce magnifique esprit. 






56 



RHONE 



Claude Bernard (1813-1878). 

Voici une des plus grandes figures dont le Rhône 
peut s'enorgueillir. « En vingt ans, dit Paul Bert, 
Claude Bernard a trouvé plus de faits dominateurs, 
non seulement que les physiologistes français, mais 
que l'ensemble des physiologistes du monde entier. » 

« Claude Bernard naquit au petit village de Saint- 
Julicn, près de Villefranche, dans une maison de 
vignerons, où il aimait toujours à venir se délasser. Il 
perdit son père de bonne heure, et comme il appre- 
nait bien à l'école, le curé lui fit commencer le latin. 
Il continua ses études au collège de Villefranche, et 
la situation de sa famille ne lui permettant pas de 
loisirs, il vint à Lyon, où il trouva chez un pharma- 
cien de Vaise un emploi qui lui donnait la nourri- 
ture et le logement. Cette pharmacie desservait l'école 
vétérinaire et c'était Bernard qui portait les médica- 
ments aux bêtes malades. Déjà il jetait plus d'un 
regard curieux sur ce qu'il voyait et il y avait dans 
« Monsieur Claude », comme l'appelait son patron, 
bien des choses qui étonnaient ce dernier. C'était 
surtout à propos de la thériaque qu'ils ne se compre- 
naient pas. Toutes les fois que Bernard apportait à 
1 apothicaire des produits gâtés : « Gardez cela pour 
la thériaque, lui répondait ce digne homme, ce sera 
bon pour faire de la thériaque. » Telle fut l'origine 
première des doutes de notre confrère sur l'efficacité 
de l'art de guérir. Cette drogue infecte fabriquée avec 
toutes les substances avariées de l'officine, et qui 
guérissait tout de môme, lui causait de profonds 
étonnements. » (E. Renan, discours de réception à 
1 Académie française.) 







SAVANTS 



57 



Claude Bernard ne commença sa médecine qu'en 
1837. Entre sa pharmacie et sa médecine il avait eu 
un petit succès sur un théâtre lyonnais avec un vau- 
deville. La plupart des grands hommes ont com- 
mencé par chercher leur voie et l'on est étonné 
d'apprendre leurs commencements. Les concours, où 
il s'essaya, ne lui ménagèrent que des échecs. Les idées 
originales gênent pour concourir et la première con- 
'ditiou pour bien concourir, c'est de n'avoir pas 
d'idées. Son air était gauche et embarrassé, et ses 
brillants concurrents « lui prédisaient une carrière 
médicale des plus modestes. » 

Il entra chez Magendie comme préparateur et cela 
décida de sa carrière. C'est la plus grande gloire de 
ce rude maître, d'avoir distingué l'élève qui devait si 
rapidement le dépasser. Reçu docteur en médecine, 
en 1843, docteur es sciences en 1853, il fut nommé 
en 1854 titulaire de la chaire de physiologie créée 
pour lui à la Faculté des sciences. L'année d'après, 
à la mort de Magendie, il le remplaça au Collège de 
France. C'est de ce laboratoire que sont partis les 
grands travaux appelés à révolutionner la physio- 
logie ; c'est là qu'est née la médecine expérimentale, 
En 1868, il quitta la Sorbonne pour succéder à 
Flourens dans la chaire de physiologie générale et 
prendre la direction d'un laboratoire de recherches 
au Muséum. 

Claude Bernard était membre de l'Académie des 
sciences, de l'Académie française, où il remplaça 
Flourens, en, 1868, de l'Académie de médecine, etc., 
etc. Il est mort, en février 1878, à Paris, et la Répu- 
blique lui fit des funérailles nationales. 

On peut dire de Claude Bernard qu'il fut un expéri- 






1 



5 8 



RHÔNE 



mentateur de génie. Avant lui la médecine se traînait 
de théories en théories et chaque chef d'école essayait 
d accommoder les faits à des idées systématiques 
adoptées à l'avance. Claude Bernard fit table rase de 
toute idée préconçue et établit que rien ne doit être 
admis conme vrai, s'il n'a été établi expérimentale- 
ment. C'est de ce principe fécond qu'ont découlé ses 
beaux travaux. 

Les premiers qui marquèrent dans la vie scienti- 
fique de Claude Bernard furent ses belles expériences 
sur le suc pancréatique, en 1846. Il établit nette- 
ment, en produisant une fistule sur l'animal vivant, 
la propriété du suc pancréatique d'émulsionner les 
corps gras et d'en favoriser l'absorption, et montra 
sur des chiens l'amaigrissement consécutif à l'abla- 
tion de l'organe. 

Dès 1848, il déterminait l'existence dans le foie 
d'une matière spéciale, susceptible de devenir du 
sucre sous des influences identiques à celles qui 
transforment la fécule. Sa découverte de la fonction 
glycogénique du foie est une des plus remarquables 
et fécondes en applications pathologiques de celles 
qui ont enrichi la physiologie au xix e siècle. A celte 
découverte se rattache l'expérience célèbre qui lui 
permit de produire artificiellement la maladie appelée 
diabète, en piquant une région du cerveau, qu'on 
appelle le plancher du 4 e ventricule. 

Dans une série d'expériences, il démontra ensuite 
les origines de la chaleur animale, et que tout phé- 
nomène chimique intime aboutit à une oxydation et 
par conséquent à de la chaleur. Il fit voir ensuite 
l'action du système nerveux sur ces mêmes phéno- 
mènes en sectionnant le nerf sympathique cervical ; 




ARTISTES 



:,!) 



le côté de la face qui répond au nerf coupé devient 
rouge, tuméfié et. augmente de température ; mais, si 
l'on excite le bout supérieur de ce môme nerf, des 
phénomènes exactement contraires se produisent et la 
face pâlit. C'est ainsi qu'il fut amené à la découverte 
des nerfs vaso-constricteurs et des vaso-dilatateurs. 

Enfin ses travaux sur le curare montrèrent l'action 
élective des poisons sur tels ou tels éléments anato- 
miques et ouvrirent un vaste champ aux expériences. 
Mais il fut le premier à modérer ses élèves et à les 
mettre en garde contre les conclusions hâtives ; et si 
l'on voulait résumer d'un mot le génie de Claude 
Bernard, on pourrait dire qu'il fut un composé de foi 
ardente dans les faits, de défiance intelligente et sage 
dans les conclusions. 

On a pu dire, sans exagération de ce noble esprit : 
« Claude Bernard n'est pas un physiologiste, c'est la 
physiologie. » 






VI. — ARTISTES 



Le goût du beau, c'est-à-dire le besoin d'un cer- 
tain ordre, d'une certaine harmonie dans les choses 
qui affectent nos sens et notre intelligence, dans le 
son, dans la couleur, dans la force, dans le mou- 
vement, ce goût a donné naissance aux beaux- 
arts. On restreint communément le domaine des 
beaux-arts à la peinture, à la sculpture, à l'architec- 
ture et à la musique. 



m 



60 



KHÔNE 



Si le Rhône n'a pas vu naître des musiciens remar- 
quables, en revanche il compte, surtout en ces 
derniers siècles, des talents incontestés dans chacune 
des trois autres branches. 

Enpeinture,ilale droitd'être fier d'artistes tels que 
Hippolyte Flandrin, Chenavard, Meissonier et Puvis 
de Cha vannes. Le dernier est l'un des maîtres les plus 
remarquables de l'école française actuelle, et, s'il ne 
vivait encore, il mériterait de figurer au premier plan 
dans notre galerie. 

Ces quatre noms jettent sur Lyon un lustre incom- 
parable et lui font une place hors pair dans l'art con- 
temporain. En architecture il suffit de citer Philibert 
Delorme; en sculpture, avec Coysevox et les Coustou, 
le célèbre Lemot (1771-1827) qui fit la statue équestre 
de Louis XIV, sur la place Bellecour, à Lyon et celle 
d'Henri IV sur le Pont-Neuf, à Paris. Comme gra- 
veurs, Audran et de Boissieu font également le plus 
grand honneur à leur pays. 

Hippolyte Flandrin (1809-1864). 

Hippolyte Flandrin est né à Lyon, en 1809, dans 
la rue qui porte aujourd'hui son nom. Son père était 
un habile peintre de miniature, art très en faveur, 
au temps où la photographie n'était pas encore con- 
nue. Hippolyte et ses deux frères, Auguste et Paul, 
furent destinés à suivre la carrière paternelle. 

A l'âge do seize ans, Hippolyte entrait comme 
élève à l'Ecole des Beaux-Arts et remportait, trois 
années après, le laurier d'or, récompense accordée au 
premier prix de la classe de peinture. Il se rendit 
alors à Paris etentradans l'atelier d'Ingres. Mais ses 
ressources étaient médiocres. On raconte que, logé 



ARTISTES 



61 



à proximité d'une caserne, il Ht plus d'une fois pour 
vivre des portraits de militaires, moyennant une 
rétribution presque insignifiante. 

En 1832, il obtint le grand prix de Rome et 
employa son séjour en Italie à. de sérieux travaux, et 
c'est de cette époque que date le tableau placé au 
musée de Lyon: Dante aux enfers. Lorsque le peintre 
composait cette toile magistrale, il. était âgé de vingt- 
quatre ans seulement. 

Revenu en France au bout de cinq années, Flan- 
drin ne cessa de produire jusqu'au moment de sa 
mort, survenue en 1864. C'est la décoration monu- 
mentale qui l'attirait de préférence. 

Il débuta par la Chambre des pairs et par Saint- 
Paul de Nîmes. Mais ses deux œuvres capitales sont 
les grandes frises de Saint- Vincent de Paul, à Paris, et 
la décoration deSaint-Germain-des-Prés. Dans la pre- 
mière de ces compositions, une procession de saints 
personnages se développe dans toute la longueur du 
temple, rappelant les panathénées du Parthénon;on 
ne compte pas moins de vingt compositions, emprun- 
tées à l'Ancien et au Nouveau-Testament. 

Hippolyte Flandrin fut nommé membre de l'Ins- 
titut, à la suite de ses travaux de Saint-Vincent de 
Paul. C'est vers ce moment qu'il exécuta les peintures 
de l'abside d'Ainay, à Lyon ; le Christ qui occupe le 
centre delà coupole, passe pour une des meilleures 
figures sorties de ce pinceau remarquable. 

En dehors de ces grands travaux, il a fait de nom- 
breux portrails où se retrouve le savoir-faire du 
maître : simple, exempt de procédés, d'un dessin 
très serré et d'un coloris harmonieusement fondu. 
Il présumait peu de lui-même, voyant toujours ses 

4 






■I 






RHUKE 



œuvres par leur côté imparfait, il recherchait les 
conseils et la critique. 

D'une santé qui n'était pas robuste, et fatigué par 
un labeur continu, Flandrin était allé chercher un 
peu de repos à Rome. Il y fut atteint par la petite 
vérole et emporté en peu de jours. 

Chenavard (Paul) (1807- ?). 

Fils d'un cordier de la place Neuve-des-Carmes, il 
passa son enfance à Saint-Genis- Laval où ses parents 
s'étaient retirés. Dès le début de sa vie, il témoigna 
d'une puissance d'imagination extraordinaire. Arrivé 
à Paris, il entra dans l'atelier d'Ingres, dont il fut un 
des meilleurs élèves, puis voyagea, pendant plusieurs 
années en Italie. Durant ces longues pérégrinations 
artistiques, on le voit, dans les musées, dans les 
bibliothèques, copiant toutes les estampes, lisant tous 
les livres de littérature, de philosophie et d'histoire.' 

Ce qui caractérise le génie de Chenavard, c'est que, 
à ses yeux, la peinture doit être avant tout l'expres- 
sion d'idées philosophiques ou religieuses. 

Rentré à Paris, il fut mêlé à ce mouvement mer- 
veilleux, à cette éclosion de l'esprit humain qui se 
produisit aux environs de 1830. Ce fut alors que 
germa dans son esprit l'idée d'exposer, sous forme 
d'une suite de tableaux, l'histoire universelle, et qu'il 
commença cette série de recherches encyclopédiques, 
fouillant tout ce qui avait été écrit et dessiné sur 
l'Egypte, la Perse, l'Inde, la Chine, l'Amérique, étu- 
diant jusque dans Cuvier les temps préhistoriques, 
épuisant les musées et les bibliothèques, assistant 
aux cours de Guizot, Villemain et Cousin, aux pré- 
dications des fouriérislôs et des saint-simoniens, puis 



■■■I 



AUTISTES 



«3 



metlant ces matériaux en ordre dans son cerveau, 
cherchant le lien de toutes les civilisations, consti- 
tuant la synthèse de la marche générale des choses, 
une philosophie de l'histoire et de l'esprit humain. 

Ses deux œuvres les plus connues jusqu'en 
1848 furent: Mirabeau apostrophant le marquis de 
Dreux-Brézé, et la Séance de la Convention où fut 
votée la mort de Louis XVI, cette dernière envoyée au 
Salon, mais refusée par ordre de Louis-Philippe, ce 
prince ayant trouvé injurieuse pour sa famille la con- 
versation créée par l'artiste entre Marat et Philippe- 
Egalité. 

En 1848, le gouvernement lui confia la décoration 
du Panthéon rendu à sa destination révolutionnaire, 
voué par la reconnaissance publique à la mémoire 
des grands hommes. Il s'agissait d'écrire sur les 
murailles du temple l'Histoire de l'humanité', de- 
puis la Genèse jusqu'à la Révolution française ; 
puis, avec l'histoire universelle, ,les cosmogonies et 
les théogonies de tous les peuples, et une immense 
galerie de portraits de toutes les individualités carac- 
téristiques de l'histoire. Chenavard devait dessiner 
les compositions, laissant à ses collaborateurs le soin 
de faire d'après ses esquisses des cartons au fusain, à 
la grandeur d'exécution. Œuvre immense que le 
peintre espérait achever en huit ans ! 

Malheureusement l'Empire vint arrêter ces pro- 
jets ; un de ses premiers actes fut, en effet, de ren- 
dre au culte le Panthéon et d'interrompre ainsi 
l'œuvre du peintre philosophe. 

Il est intéressant de rappeler un trait qui montre 
jusqu'à quel point Chenavard poussait Iedésintéresse- 
ment.ll avait demandé pour lui et pour chacun de ses 






RHONE 






collaborateurs un salaire de 10 francs par jour seule- 
ment. Les peintres protestèrent contre la modicité 
d'une telle rétribution ; une pétition signée de 3.000 
artistes demanda « qu'on ne ravalât pas l'art par le 
bon marché. » 

Depuis 1849, Chenavard s'abstint de peindre, au 
moins pour le public. En 1869, il envoya à l'Expo- 
sition universelle un grand tableau, aujourd'hui au 
Luxembourg, la Divina Tragedia, dans lequel il repré- 
sente les diverses religions particulières périssant 
tour à tour. C'est un des morceaux les mieux faits de 
l'Ecole moderne. En 1872, Jules Simon, ministre des 
Beaux-Arts, pour indemniser le peintre du préju- 
dice qu'il avait subi par suite de l'interruption de 
la décoration du Panthéon, voulut lui attribuer un 
prix de 20.000 francs pour son tableau la Divina Tra- 
gedia. Il répondit fièrement: « Ce que j'ai donné 
pour rien à l'Empire, je ne veux pas le faire payer 
plus cher à la République. » 

JHeissonier (1816-1891). 

Meissonier fut un grand artiste et un noble carac- 
tère. Né à Lyon il était le quatrième enfant d'un com- 
missionnaire en marchandises. Dès le collège, il mani- 
festa un goût ardent pour lapeinture etil vint de bonne 
heure étudier à Paris. Là, sans ressources, il eut à 
lutter contre la pauvreté et on raconte que pour vivre 
il exécutait avec Daubigny des tableaux à cinq francs 
le mètre carré pour l'exportation. Mais bientôt, 
après quatre mois passés dans l'atelier de Cogniet, et 
après un voyage à Rome, il se fit connaître par trois 
tableaux (Les Bourgeois flamands, 1834; Joueurs 
d'Echecs, et le Petit Messager, 1836), qui attirèrent 



ARTISTES 



G5 



quelques curieux d'abord, puis une foule enthou- 
siaste. Ce genre nouveau alors en France de la 
peinture microscopique, si remarquable par la vérité 
des figures, la finesse et la netteté dos détails, le soin 
extraordinaire de l'exécution, dès le début il s'y révé- 
lait un maître. 




Dès lors il alla de succès en succès de 1834 à 1891. 
Enumérer ses belles toiles seulement serait trop long. 
Citons le Liseur (1840), le Corps de Garde (1845), la 
Partie de Boules (1848), le Fumeur (4849), la Rixe 
(1855), Napoléon. III à Solférino (1861), Desaix à l'ar- 
mée du Rhin (1867), son « 1805 », son « 1807 ». 

4. 



■I 



66 



RHÔNE 






son « 1814 », ces tableaux achevés où, dans de petits 
cadres, il a fait revivre l'épopée napoléonienne. 

A côté de ces peintures, Meissonier a laissé une 
œuvre moins connue, mais précieuse, la série de ses 
dessins exécutés surtout dans sa jeunesse pour divers 
éditeurs. Ainsi, les illustrations de Paul et Virginie 
(1838), de la Chaumière Indienne (1838), etc. Il a 
gravé môme quelques eaux-fortes (Les Retires, etc.). 

On ne peut mieux caractériser ce grand talent que 
par ces mots de Théophile Gautier : « M. Meissonier 
« est un maître qu'on peut citer dans son genre après 
« Ingres, Delacroix, Decamps. Il a son originalité et 
« son cachet; ce qu'il a voulu faire, il l'a fait complè- 
« tement. Il possède les qualités sérieuses du peintre : 
« le dessin, la couleur, la finesse de la ,touche, et la 
« perfection du rendu. Tout prend une valeur sous 
« son pinceau et s'anime de cette mystérieuse vie de 
« l'art, qui ressort d'une contrebasse, d'une bou- 
« teille, d'une chaise aussi bien que d'un visage hu- 
« main.... Quand un tableau sort des mains de Meis- 
« sonier, c'est à coup sûr qu'il ne peut être poussé 
« plus loin. » 

Cette œuvre est le résultat d'un travail incessant. 
Comme les grands artistes d'autrefois, Meissonier 
avait avant tout le souci de la vérité. Son idéal était 
de rendre au vrai les hommes et les choses, et on le 
voyait toujours un crayon en main pour noter la 
nature prise sur le vif. Ses peintures militaires ne 
sont pas sorties de son imagination : il les a vécues. 
Il suivit Napoléon III en Italie, il l'accompagna au 
début de la campagne de 1870, et, même pendant le 
siège de Paris, il fut colonel d'un régiment de mar- 
che. Les honneurs ne lui manquèrent pas : Il fut de 



ARTISTES 



l'Institut dès 1861 et successivement promu jusqu'au 
plus haut grade de la Légion d'honneur. La réputa- 
tion lui vint avec la fortune : son « 1807 » a été payé 
300.000 francs. Mais sa longue vie fut un constant 
labeur. Tel de ses tableaux lui coûta quinze ans 
d'études, et jusqu'à sa mort, il ne cessa de produire 
et d'entreprendre. « Les exemples que sa vie d'ar- 
« tiste nous laisse, a dit M. Henri Delaborde, com- 
« mandent à tous le respect. Quels qu'en aient été, 
« au dehors, l'importance exceptionnelle et l'éclat, 
« cette vie invariablement studieuse, même au bruit 
« des succès les plus retentissants, même dans les 
« dernières années sous l'étreinte des plus cruelles 
« souffrances, cette vie que la passion de l'art et le 
« travail ont remplie toutentière, fournirait une autre 
« ample matière à l'éloge que ses chefs-d'œuvre. Le 
« moins qu'on puisse dire, c'est qu'à aucun instant, 
« il ne s'est découragé de l'effort, de la docilité scru- 
« puleuse aux exigences de la conscience, et que, 
« célèbre dès sa jeunesse, il s'est comporté jusqu'à 
« la fin avec la même force de volonté et le même 
« zèle que s'il avait eu encore à se faire un nom. » 

Philibert Delorme (151o-lo70). 

Né à Lyon, le jeune Philibert n'avait pas vingt 
ans lorsqu'il passa les Alpes, pour aller étudier à 
Rome les monuments de l'architecture romaine que 
la Renaissance avait remis en honneur. Témoin de 
ses efforts, le pape Marcel le protégea et aida à son 
instruction. Il s'attacha surtout à l'étude de la con- 
struction et à la coupe des pierres dont, plus tard, et 
le premier en France, il révéla les principes. 

De retour à Lyon, il s'adonna à l'architecture. A 



68 



RHÔNE 



cette époque, on construisait beaucoup de voûtes en 
saillie, appelées trompes, qui supportent un corps de 
logis et paraissent reposer sur le vide. Le jeune De- 
lorme en fit de fort remarquables, qui frappèrent le 
cardinal de Bellay, à son passage à Lyon. Le cardinal 
enleva l'artiste à sa ville natale et l'introduisit à la 
cour. 

Devenu « architecte du roy », il eut toutes les fa- 
veurs d'Henri II et de Dictne de Poitiers, pour qui il 
exécuta des travaux importants, mais qui ont été 
pour la plupart, détruits ou transformés. Il com- 
mença, en lo54,pour Catherine de Médicis, le palais 
des Tuileries, la plus importante de ses œuvres s'il 
eût pu la terminer. Il s'efforça d'y réaliser l'idée qu'il 
eut le premier d'un ordre français, à l'aide de 
colonnes composées de quatre ou cinq tambours 
superposés, et dont les joints étaient dissimulés par 
des moulures Son œuvre la plus remarquable est le 
château d'Anet, dont la chapelle et le portail trans- 
portés à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris figurent 
parmi les plus belles créations de l'architecture na- 
tionale. 

« Philibert Delorme, dit M. Berty dans son livre 
les Grands Architectes de la Iictiaissance, mérite la 
célébrité attachée à son nom, parce qu'à côté de. ses- 
études sur les styles et la forme, il en a fait de con- 
sidérables sur la construction, dont le premier il a 
publiquement révélé les secrets en France. De grands 
progrès réalisés en technique, voilà le principal, fleu- 
ron de la couronne de Delorme, et c'est sur le ter 
rain de la science, qu'il a 'vraiment dominé tous ses. 
rivaux. » 



ARTISTES 



69 



Antoine Coysevox (1640-1720). 

Né à Lyon en 1G40, Coysevox était fils d'un menui- 
sier et s'appelait de son vrai nom Quoyseveau ou 
Quoisevaux. 

A cette époque, la menuiserie était à Lyon une 
véritable industrie d'art qui se confondait parfois 
avec la sculpture, ainsi que l'attestent de nombreux 
meubles, et môme les portes d'allées de beaucoup 
de maisons. Tout jeune, Antoine se fit remarquer 
par le goût et l'adresse qu'il apportait à son travail. 
Aussi son père l'envoya- t-il à Paris étudier auprès 
de Lerambert, peintre et sculpteur, auteur de plu- 
sieurs statues pour le château de Versailles. 

Son talent s'affirma si rapidement qu'à l'âge de 
vingt-sept ans, il fut chargé par le cardinal de Fùrs- 
tenberg, de décorer son palais de Saverne,en Alsace, 
en partie détruit par un incendie, dans la nuit du 7 
au 8 août 1769. 

De retour à Paris, au bout de quatre ans, il exé- 
cuta de nombreux ouvrages pour les jardins royaux. 
Parmi les plus remarquables, sont les chevaux ailés 
de Marly, maintenant aux Tuileries, qui témoignent 
d'une étude opiniâtre des formes du cheval. Antérieu- 
rement, Coysevox avait fait une statue équestre de 
Louis XIV, de quinze pieds de haut, cornmandée 
par les Etats de Bretagne. 

Il est l'auteur des tombeaux de Mazarin, de Le- 
brun et de Colbert. Lyon possède de lui, une Vierge 
en marbre, aujourd'hui placée dans l'église Saint- 
Nizier, et qui ornait autrefois la maison du sculp- 
teur, à l'angle de la place du Plâtre. 












BHONE 



Les Conslou. 

Nicolas (1638-1733). — Neveu de Coysevox, Nico- 
las Coustou avait, comme lui, débuté par la sculpture 
sur bois. A l'âge de dix-huit ans, il alla étudier chez 
son oncle, et, cinq ans plus tard, il remporta le 
grand prix de l'Académie; à ce titre, il fit le voyage 
de Rome, comme pensionnaire du roi. 

Nicolas Coustou fit plusieurs travaux importants 
pour Marly et pour Versailles. C'est à lui que nous 
devons la figure de la Saône, de dix pieds de propor- 
tion, qui ornait à Bellecour la statue équestre de 
Louis XIV et qu'on voit dans le vestibule de l'Hôtel- 
de-Ville. Il finit sa carrière le 1 er mai 1733, âgé de 
soixante-seize ans, et laissant encore des ouvrages 
inachevés. 



Guillaume (1678-1746). — Son frère Guillaume, né 
en 1678, et par conséquent plus jeune de vingt ans, 
fut aussi élève de Coysevox et surpassa son aîné par 
un talent fait d'autant de savoir et de plus de simplicité. 

Il travailla, comme tous les artistes de l'époque, 
pour les résidences royales. Les deux groupes placés 
actuellement à l'entrée des Champs-Elysées, et com- 
posés chacun d'un cheval qui se cabre et d'un éciiyer 
qui le retient, avaient été faits pour Marly. 

Guillaume est l'auteur du Rhône, beau bronze 
exécuté pour servir de pendant à la Saône, et placé 
aussi à l'Hôtel-de-Ville de Lyon. La figure due à 
Nicolas Coustou est une merveille de grâce, malgré . 
ses énormes dimensions; mais l'autre est d'un plus 
grand caractère et restera comme un morceau capital 
de l'art français. 



ARTISTES 



71 



Il faut encore citer, de Guillaume Coustou, le bas- 
relief qui décore le portail de l'Hôtel des Invalides, 
et celui qu'il a fait pour la Grande Chambre, au 
Palais de Justice de Paris. 

Gérard Audran (1640-1703). 

Gérard ou Girard Audran appartient à une famille 
d'artistes dont sept se sont fait un nom comme gra- 
veurs. Gérard, le plus illustre de tous, né à Lyon, était 
filleul de Gérard Schreeg, maître sculpteur. 

Il fit ses premières études sous la direction de son 
père. Envoyé à Paris, il fut accueilli par le peintre 
Lebrun qui pressentit les dispositions exceptionnelles 
de jeune graveur et l'envoya à Rome en 1666. Il 
employa les trois premières années de son séjour à 
dessiner d'après l'antique, à copier les œuvres de 
Raphaël et des principaux maîtres, et à graver plu- 
sieurs tableaux de Dominiquin. 

L'artiste acquiert ainsi cette fermeté du dessin que 
nul n'a poussée plus loin que lui, fermeté qui s'allie 
à une grande souplesse de burin et à une largeur de 
touche remarquable. Colbert le rappelle alors à Paris 
et lui fait attribuer une pension et un logement aux 
Gobelins. Notons en passant que le mode d'encoura- 
gement autrefois suivi à l'égard des artistes, était plus 
judicieux que le système actuel : au lieu de provo- 
quer, souvent à tort, l'éclosion des vocations artisti- 
ques, au moyen de bourses accordées dans les écoles, 
on attendait qu'un sujet eût fait preuve de talent, et 
c'est alors qu'une pension l'assurait contre les néces- 
sités de la vie et lui permettait de s'adonner plus 
librement à son art. 

Gérard Audrau fut chargé de graver la suite des 



Ml WM 



7 2 



RHONE 



Batailles d'Alexandre, de Lebrun. Dans cette œuvre 
hors pair, le graveur a su faire d'une interprétation 
une véritable création et a peut-être surpassé le pein- 
tre. Quoi qu'il en soit, aucune gravure n'eut jamais 
pareil succès. Un neveu d'Audran, Jean, né à Lyon, 
en. 1667, en fit une réduction. 

Au nombre des œuvres de Gérard, on cite le Mar- 
tyre de saint Laurent d'après Lesueur, le Martyre de 
sainte Agnès, d'après Dominiquin, le Femme adul- 
tère et V Enlèvement de la Vérité d'après le Poussin. 
Toutes se distinguent par ce mérite spécial, de tra- 
duire très fidèlement le sentiment et jusqu'à la cou- 
leur de l'original et déposséder cependant un carac- 
tère très personnel. Il a laissé aussi un Recueil des 
proportions du corps humain. 

Nommé membre de l'Académie de peinture, il avait 
été élu conseiller de cette Compagnie en 1681. 

Boissieu (1736-1810). 

Jean-Jacques de Boissieu naquit à Lyon. Ses 
parents le destinaient à la magistrature; mais, ne 
pouvant lutter contre sa vocation pour l'art, ils se 
décidèrent à le placer sous la direction du peintre 
Frontier. 

Le jeune artiste fit de rapides progrès, et bien vite 
il acquit une grande habileté à imiter le style des 
paysagistes hollandais. Il se rendit à Paris et se lia avec 
les meilleurs peintres de l'époque, Greuze, Joseph Ver- 
net, etc.. Mais l'usage des huiles et des couleurs 
altérant sa santé, il dut renoncer à la peinture. C'est 
alors qu'il s'adonna avec ardeur à l'art de la gravure 
et à la composition de dessins qui obtinrent le plus 
grand succès. L'œuvre gravée de cet artiste se compose 



MÊÊÊÊÊËÊËÈm 



mm 



AUTISTES 



d'environ cent quarante pièces, parmi lesquelles on 
peut citer les Charlatans, divers paysages, des rues 
de ville;, des paysages d'après nature, des intérieurs 
de ferme, des scènes familières, des portraits, etc.. 

Noire revue de l'art lyonnais serait incomplète si 
nous ne disions un mot de quelques typographes 
du xvi° siècle qui furent de véritables artistes. 

Sébastien Gryphe (1 491-1536). 

Cet imprimeur, né en Souabe,vinl vers 1520 s'éta- 
blir à Lyon où son industrie était florissante. Il 
ouvrit sa boutique rue Thomassin, quartier des li- 
braires et installa ses ateliers rue Sala. La beauté de 
ses caractères, la correction des éditions sorties de 
ses presses lui ont fait une place à pari dans la pléiade 
si renommée des imprimeurs lyonnais. Il publia plu- 
sieurs ouvrages hébreux, une foule de livres grecs, 
presque tous les classiques latins. Le nombre des édi- 
tions qu'il a signées dépasse 300, presque toutes à la 
grande bibliothèque de la ville. Dolet à qui Paris a 
élevé une statue, fut un de ses correcteurs. 

Antoine Gryphe', fils de Sébastien, continua digne- 
ment la tradition de son père qu'il surpassa même en 
érudition. 



•lean de Tournes. 

Jean I" (1504-1564). — Né à Lyon, il entradebonne 
heure dans l'atelier des Gryphe. Vers 1540, il s'établit 
pour son compte dans la rue qui porte aujourd'hui son 
nom. Savant comme tous les typographes de son 
temps, artiste, ayant le goût du beau, il se distingua 
par l'élégance de ses caractères, la pureté de ses 

5 






impressions, le choix du papier, et une sévérité de 
correction qu'il dut d'abord à sa surveillance, ensuite 
aux érudits qu'il employa comme correcteurs. Quoi- 
que le succès le favorisât, il resta constamment lié 
avec son premier maître, Sébastien Gryphe, sous le 
nom de qui, et sans ombre de rivalité, il publia un 
grand nombre d'éditions. Son talent hors ligne lui fit 
obtenir le titre d'imprimeur du roi. 

Jean II (1539-1615). — Il maintint la réputation de 
sa maison et se distingua par une haute érudition. Sa 
qualité de protestant l'exposa à mille violences. Il 
faillit périr lors de la prise de Lyon par le baron des 
Adrets; lors de la Saint-Barthélémy, il ne dut son 
salut qu'au zèle de ses amis qui le cachèrent dans le 
couvent des Jacobins. Il fut bientôt obligé de se reti- 
rer à Genève où il mourut. 






VII 



HOMMES D ETAT 



Nous arrivons aux hommes qui ont exercé une 
action sur les affaires de leur pays, soit par leurs 
écrits, soit parleurs discours, soit par leurs fonctions. 
Dans chacune de ces formes sous lesquelles peut se 
traduire l'activité d'un homme public, le Rhône 
compte des illustrations de premier ordre dont nous 
rappellerons brièvement les œuvres ou les actes. 



Ifa«— ' 



HOMMES D'ÉTAT 



Camille Jordan (1771-1821). 

Issu d'une famille de commerçants lyonnais, il fit 
de brillantes études au collège de l'Oratoire, puis au 
séminaire de Saint-Irénée. En 1788, il se trouva chez 
son oncle Claude Périer, à Vizille, pendant la tenue 
des Etats du Dauphiné,de « cette assemblée, dit Bal- 
lanche, d'où partit le premier cri de rénovation qui 
devait retentir sitôt et se prolonger si longtemps 
dansle monde. » Ce prélude delà Révolution frappa la 
jeune imagination de Jordan. Le séjour à Vizille fut 
le point de départ d'une étroite amitié qui l'attacha à 
Mounier, un des plus illustres membres de la Consti- 
tuante. 

En 1790, après un voyage à Paris, où il put assister 
aux luttes oratoires de "la grande assemblée, Jordan 
rentra dans sa ville natale et se jeta avec ardeur dans 
la polémique des partis. Ses premiers écrits furent un 
pamphlet contre l'Eglise constitutionnelle dans lequel, 
sous la signature du Citoyen Simon, il revendiquait 
hautement la liberté des cultes, pour les fidèles de la 
religion non assermentée. Dans la lutte de Lyon con- 
tre la Convention, il joua un rôle important. Le 
29 mai 1793, il se trouve dans les rangs de cette ma- 
jorité des sections qui affranchirent la ville et lui 
permirent de se constituer elle-même ; les mois sui- 
vants, il remplit au dehors des missions, dont le but 
était de gagner à la cause des Lyonnais les provinces 
voisines"; enfin il prend part à la défense contre les 
troupes de la Convention. Obligé de s'enfuir après la 
chute de la ville, il se réfugia en Suisse, puis en An- 
gleterre où il put étudier à loisir les ressources infinies 
du gouvernement représentatif. 



'° RHONE 

Rentré en France après le 9 thermidor, à peine âgé 
de 26 ans, il fut élu, au commencement de 1797, 
représentant de Lyon au Conseil des Cinq-Cents. C'est 
alors que commence sa véritable carrière politique. 
Son grand acte de cette époque fut son Rapport sur la 
police des cultes, par lequel il réclamait l'abrogation 
de la loi qui interdisait les cloches dans les églises et 
son plaidoyer en faveur de Lyon. Le 16 messidor, le 
Directoire avait adressé au Conseil un message ren- 
dant compte des crimes commis par des brigands 
connus sous le nom de chauffeurs ou de compagnons 
de Jésus qui infestaient la région lyonnaise. Lyon y 
était particulièrement incriminé. Le patriotisme de 
Jordan prit feu; il se leva pour justifier ses compa- 
triotes. Mais une phrase malheureuse lui échappa : 
« S'il y avait une réaction à Lyon, s'écria-l-il. cette 
réaction, après tout ce que Lyon a souffert, ne serait- 
elle pas assez naturelle? » Aussitôt, on accusa Jordan 
d'avoir déifié l'assassinat et ce fut Marie-Joseph Ché- 
nierqui porta contre lui l'accusation. Au 18 fructidor, 
il fut obligé de se dérober par la fuite à la proscription.' 
Caché d'abord à Paris, dans une retraite où il écrivit 
sa protestation « Camille Jordan, député du Rhône, à 
ses comme liants sur la révolution du 18 fructidor », 
dans lequel il se défendait d'avoir conspiré contre la 
Constitution, il se réfugia, avec son ami de Gérando, 
d'abord à Bâle, puis en Souabe, àTubingue et à Wci- 
mar, où il fut reçu en ami par Gœthe et Schiller. 
Dans cette dernière ville, il retrouva Mounier, et leur 
amitié se resserra par l'identité des opinions et la 
communauté des malheurs. 

En février 1 800, les portes de laFrance se rouvrirent. 
Camille Jordan vint à Paris et fut avec de Gérando 



HOMMES D ÉTAT 



77 



l'hôte de M me de Staël, à Sainl-Ouen. De cette épo- 
que date l'intimité qui l'unit à cette femme illustre. 
Pendant le séjour qu'il fit à Lyon pour organiser 
la Consulta cisalpine, Bonaparte chercha à attacher 
Jordan à son gouvernement; mais il se heurta à une 
répugnance invincible et. lorsqu'il voulut se faire 
investir du titre de consul à vie, Jordan lança une 
brochure célèbre pour expliquer son vote et deman- 
der des garanties. L'écrit parut d'abord sans nom 
d'auteur ; mais la première édition ayant été saisie et 
l'imprimeur inquiété, Jordan se fit connaître. Contre 
toute attente aucune poursuite ne fut intentée. 

Par son écrit sur le Consulat, il s'était annulé poli- 
tiquement pour tout le temps de l'Empire. Renfermé 
dès lors dans les études littéraires et philsophiques, 
vivantd'ordinaireàLyon, où il se maria, il fut reçu 
membre de l'Académie de cette ville et y lut divers 
morceaux, entre autres un Discours sur l'influence 
réciproque de l'éloquence sur lu Révolution et de la 
Révolution sur l'éloquence, un Eloge de l'avocal- 
général Serran et des Etudes sur Klopslock. 

Les événements de 1814 firent sortir Jordan de 
sa retraite. 11 fit partie de la députation envoyée par 
les Lyonnais à Dijon, au quartier général de l'Em- 
pereur d'Autriche pour demander un allégement 
aux contributions réclamées à leurville et le rétablis- 
sement des Bourbons. 

De 1816 à 1821 , il siégea à la Chambre des députés. 
D'abord il fit partie de la majorité ministérielle; mais 
bientôt, effrayé des tendances de plus en plus réac- 
tionnaires du Gouvernement, il se plaça à la tête de 
l'opposition dynastique avec Koyer-ColUtrd. Les pro- 
jets de loi présentés après l'assassinat du duc do Berry 



" 



7t< RHÔNE 

pour le rétablissement do la censure et la suspension 
de la liberté individuelle, lui fournirent l'occasion 
de développer un beau talent oratoire. Au moment 
de sa mort survenue à l'âge de 50 ans, il était un des 
chefs les plus populaires de l'opposition. 

Dans ses Nouveaux lundis, Sainte-Beuve a fait de 
lui un portrait que nous nous reprocherions de ne pas 
transcrire : « Quand on le considère de près et qu'on 
« l'étudié on reconnaît qu'il suivit toujours la même 
« ligne de principe, le même ordre d'idées, puisées 
« aux mêmes sources morales; mais il était en pro- 
« grès. Sous le Directoire, au Conseil des Cinq 
« Cents, il avait voulu civiliser, humaniser la Révo- 
« lution et tirer de cette Constitution de l'an III la 
« véritable égalité et la justice. Le lendemain du vote 
« pour le Consulat à vie, il avait essayé de montrer 
« que cette autre Constitution de l'an VIII était per- 
« fectible, et qu'avec un peu de bonne volonté on 
« pouvait en tirer des institutions, des garanties, tout 
« un ordre de choses qui terminât la Révolution 
« en assurant et en limitant ses conquêtes politiques 
« et civiles. Sous la Restauration, il essayait de 
« même de demander à la Charte tout ce qu'elle con- 
« tenait et d'en faire découler les conséquences 
« naturelles; il s'indignait surtout qu'on la faussât, 
« qu'on la torturât dans un mauvais sens, au gré des 
« passions, au détriment de la monarchie comme du 
« peuple. Dans cette triple carrière et en ces trois 
« grandes conjonctures, Camille Jourdan fut fidèle à 
« ses principes et à lui-même. » 

Jean-Baptiste Say (1767-1832). 

Né à Lyon le 5 janvier 1767, il appartenait à une 



HOMMES D ETAT 



de ces nombreuses familles protestantes tics Cévennes 
qui, à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes, 
s'établirent à Genève. Son père était venu se fixer à 
Lyon pour y apprendre le commerce et avait épousé 
la fille de son patron auquel il avait succédé. 

A la suite des revers de fortune éprouvés par ses 
parents, le jeune Say dut quitter le pensionnat pour 
le comptoir. Avec son père, il fit en Angleterre un 
séjour qui, en lui permettant de s'initier aux affai- 
res, exerça sur sa carrière une profonde inlluence. 
Un hasard détermina sa vocation : entré comme em- 
ployé dans une compagnie d'assurances sur la vie 
dont Clavière était gérant, il eut la bonne fortune de 
lire le livre célèbre d'Adam Smith : La Richesse des 
Nations, dont son patron possédait un exemplaire. La 
lecture du livre détermina la vocation du jeune Say: 
il était économiste. 

Après avoir dirigé plusieurs années comme rédac- 
teur en chef La Décade philosophique et littéraire, 
par une société de républicains, publication dont le 
but était de relever en France le culte du bon goût et 
d'unesaine philosophie, J.-B. Say fut nommé membre 
du Tribunat. Son œuvre capitale est son Traité d'é- 
conomie politique qui parut pour la première fois 
en 1803. « De ce livre, dit Blanqui, date réellement 
« la création d'une méthode simple, savante et 
« sévère pour étudier l'économie politique... Le 
« caractère distinctif des écrits de l'auteur, la lucidité, 
« brille surtout dans les questions qui avaient été 
- € embrouillées par les économistes de tous les temps 
« et de tous les pays, et principalement dans celle 
« des monnaies. Mais ce qui assure une renom- 
« mée immortelle à l'écrivain, c'est sa Théorie des 






& 



RHONE 



« débouchés, qui a porté le dernier coup au sys- 
« tème exclusif et préparé la chute du régime colo- 
« niai. Cette belle théorie, toute fondée sur l'obser- 
« vation scrupuleuse des faits, a prouvé que les 
« nations ne payaient les produits qu'avec des pro- 
« duits, et que toutes les lois qiii leur défendent d'a- 
« cheter leur défendent de vendre. Aucun malheur, 
« dès lors, n'est sans contre-coup dans le monde; 
« quand la récolte manque sur un point, les manu- 
« factures souffrent sur un autre; et quand la pros- 
« périté règne dans un pays, tous ses voisins y pren- 
« nent part, soit à cause des demandes qui en vien- 
« nent, soit à cause du bon marché qui résulte de 
« l'abondance des produits. Les nations sont donc 
« solidaires dans la bonne comme dans la mauvaise 
« fortune; les guerres sont des folies qui ruinent 
« même le vainqueur, et l'intérêt gêné rai des hommes 
« est de s'entr'aider, au lieu de se nuire comme une 
« politique aveugle les y a poussés trop long- 
« temps. » 

Du vivant même de l'auteur, le livre eut cinq édi- 
tions et fut traduit dans toutes les langues. Bonaparte 
essaya de faire tourner à l'appui de ses projets finan- 
ciers le livre de Say ; il lui demanda de son Traité une 
nouvelle édition qui en eût fait une œuvre de circon- 
stance. Maigre les insistances du maître, Jean-Bap- 
tiste Say refusa de modifier l'expression de ses convic- 
tions, fruit d'études sérieuses et réfléchies. Eliminé 
duTribunat, il refusa les fonctions de direcleur des 
Droits, réunis, et, comme il était sans fortune, il dut 
demandera l'industrie les ressources nécessaires pour 
élever sa famille. Il alla fonder une filature à Auchv, 
dans le Pas-de-Calais. Tour à tour, il se fit mécanicien, 



HOMMES D ETAT 



SI 



ingénieur, architecte, assurant du travail à toute une 
population. De sa retraite, il put observer et signaler 
les fautes de l'Empire, le système continental, le 
commerce des licences, ces nombreuses mesures 
dictées par la colère, ou par l'ignorance des vérités 
économiques. 

Après avoir accompli en Angleterre une mission 
gouvernementale dont l'objet était d'étudier l'état éco- 
nomique de ce pays, il ouvrit, en 1815, à l'Athénée, 
un cours d'économie poli tique dont le succès fut com- 
plet. Le Catéchisme d'économie politique, qu'il publia 
en 1817, l'ut destiné à vulgariser les principes géné- 
raux et les applications immédiates de la science. 

Lorsque l'économie politique entra officiellement 
dans l'enseignement public par la création d'une 
chaire au Conservatoire des Arts et Métiers, c'est à 
J.-B. Say qu'elle fut confiée, mais avec une modifi- 
cation dans le titre du cours. Le mot politique 
effrayait; on dut se borner à enseigner l'économie 
industrielle. Ce n'est qu'après 1830, alors qu'il était 
déjà affaibli par l'âge, que J.-B. Say fut appelé à pro- 
fesser au Collège de France l'économie politique pro- 
prement dite. 

De l'illustre maître on peut dire que la science éco- 
nomique, — cette science si indispensable à la pros- 
périté des peuples, — lui est redevable des plusgrands 
progrès qu'elle ait accomplis depuis Adam Smith. 

Géraudo (1772-1842,) 

Né à Lyon le 29 février 1772, il se disposait à aller 
à Paris pour y embrasser la carrière ecclésiastique, 
lorsqu'il apprit les massacres de septembre. 11 resta 
chez lui, fut blessé au siège de Lyon, fait prison- 



S2 



RHÔNE 



nier et condamné à mort. Après s'être échappé, il 
rentra en France, lors de l'amnistie des Lyonnais, et 
prit du service dans l'armée. En l'an VII, il était 
chasseur à cheval en garnison à Colmar, lorsqu'il 
apprit que l'Institut avait mis au concours la question 
desavoir : quelle est l'influence des signes sur l'art de 
penser. Gérando improvisa un mémoire sur la question . 
En l'an XII, il fut secrétaire général du Minis- 
tère de l'Intérieur, et, pendant les huit années qu'il 
garda cette fonction, il réorganisa 1'Adminislration 
française et colle de l'Italie; ses services lui valurent 
le .titre de baron de l'Empire, une dotation de 
25.000 francs, et sa nomination au Conseil d'Etat. 
Sous la Restauration, il conserva son titre de con- 
seiller. En 1819, il fonda l'enseignement du droit 
public et administratif en France, et. en 1837, fut 
appelé à la Chambre des pairs. 
_ Malgré ses nombreuses occupations administra- 
tives, Gérando trouva le temps nécessaire non seule- 
ment pour composer un grand nombre d'ouvrages 
philosophiques, mais aussi pour donner une atten- 
tion particulière aux moyens de soulager la misère. 
Administrateur des Quinze- Vingts, de l'Institution 
des sourds-muets, du Conseil général des hospices 
de Paris, il put acquérir, en matière d'assistance 
une grande expérience dont il consigna les résultats 
dans son grand livre de la Bienfaisance publique qui 
est placé par les économistes au premier rang des 
ouvrages sur le paupérisme et la charité publique. 

Sauzet (1800-1876). 

Paul Sauzet naquit à Lyon le 23 mars 1800. Son 
père était un médecin distingué, fils, petit-fils et 






HOMMES D ÉTAT 



83 



arrière-petit-fils de chirurgiens notables de cette 
ville. A l'école du foyer domestique il avait pu puiser 
cette élévation de sentiments et de principes qui ne 
se perd jamais. 

Doué des facultés les plus remarquables et servi 
par une prodigieuse mémoire, il ne tarda pas à rem- 
porter au barreau les plus grands succès et à y con- 
quérir le premier rang. Les plus importants procès 
civils et les grandes causes criminelles étaient con- 
fiés à son éloquence. Lorsqu'on 1830 les ministres 
de Charles X furent mis en accusation, il fut choisi 
par M. de Chantelauzc pour présenter sa défense 
devant la Cour des Pairs. Son plaidoyer est resté 
comme un des plus beaux monuments de l'art ora- 
toire. Louis Blanc, dans son histoire de dix ans, rap- 
porte que l'effet de ce discours fut extraordinaire; 
l'émotion était universelle et Crémieux, qui devait 
prendre la parole après Sauzet, s'écria : « Il faut que 
je parle et j'écoute encore!... » 

En 1833,1e célèbre procès du Carlo Alberto, intenté 
devant la Cour d'assises de la Loire, à la suite du 
débarquement, en vue de Marseille, d'un bâtiment 
frété par la duchesse de Berry et portant pavillon 
sarde, donna au brillant orateur une occasion nou- 
velle de développer les magnificences de son langage 
et d'affirmer la puissante action de son éloquence. 

En 18.34, Jules Favre, alors avocat à Lyon, était tra- 
duit devant la Cour d'appel, à la suite d'un article 
violent publié dans le Précurseur. Sauzet présenta 
sa défense et obtint son renvoi de la prévention; il 
avait terminé sa plaidoirie en disant : « Ami, je vous 
« en prie; avocat, je vous le demande ; jurisconsulte, 
« je vous en requiers!... » 






~~ 






84 



P. HO. \i-; 



Elu député du Rhône dans deux collèges, à Lyon 
et à Villefranche, le 21 juin 1834, il opta pour Lyon, 
sa ville natale, qu'il n'a pas cessé de représenter jus- 
qu'à la Révolution de 1848. 

En 1835, chargé du rapport sur une demande en 
autorisation de poursuites contre deux députés, et 
répondant cà Dupin et à Odilon Rarrot, il s'écriait : 
« La majesté des lois, c'est de faire plier toutes les 
« têtes. L'Ile n'est jamais plus grande que lorsqu'elle 
« assujettit les puissants. Espérez-vous que les ci- 
« toyens se soumettent, quand les premiers corps 
« de l'Etat ne leur en donnent pas l'exemple!... » 
Rapporteur, en septembre 1833, d'une loi sur la 
presse et d'un grand nombre d'autres lois impor- 
tantes, notamment sur le dessèchement et l'exploita- 
tion des mines, l'illustre orateur avait rapidement 
conquis la confiance de ses collègues. 

Il fut nommé Ministre de l'Instruction publique 
dans le cabinet du 10 novembre 183i, qui ne dura 
que quelques jours; premier vice-président de la 
Chambre ; garde des sceaux, ministre de la Justice 
et des Cultes, dans le cabinet du 22 février 1836, 
dont Thiers avait la présidence. 

En cette qualité il soutint, avec une rare éloquence, 
le projet de loi sur la responsabilité des Ministres et 
des autres agents du pouvoir. Il présidait le Conseil 
d'Etat avec une distinction à laquelle M. deCormenin 
lui-même rend hommage dans son livre des Orateurs. 
11 émerveillait parla rectitude de son jugement, la 
hauteur de ses vues, l'étendue de ses connaissances. 
Le 1 i mars 1839 il fut élu président de la Chambre 
des députés. Réélu neuf fois, il occupa, jusqu'à la 
Révolution de 18i8, cette haute dignité due au suf- 



HOMMES D ÉTAT 



85 



frage de ses pairs et à la confiance de ses concitoyens. 

Son impartialité dans la direction des débats lui fit 
considérer comme un devoir de ne plus descendre 
dans l'arène des luttes politiques. 11 estimait que les 
partis acceptent dilficilement pour juge l'adversaire 
delà veille, cl que la voix, qui a pu soulever des pas- 
sions, n'est guère propre à les apaiser. 

Rentré dans la vie privée, il refusa, en 1849, de 
poser sa candidature à l'Assemblée législative. 

Parmi les nombreux écrits laissés par Sauzet, on 
peut citer ses discours sur Chantelauze, sur Ravez et 
sur Chateaubriand; La Chambre des députés et la 
Révolution de Février, ouvrage où il proposa l'union 
des deux branches de la Maison de Bourbon (1851); 
Réflexion* sur le mariage civil et religieux en France 
et en Italie (4833); Considérations sur les retraites- 
forcées de la magistrature (1834); Discours sur l'élo- 
quence académique (1859); Rome devant l'Europe, 
où il défend le pouvoir temporel du Pape (18G0); Les 
deux politiques de la France et le partage de Rome, 
où il signale par ces paroles prophétiques les dangers- 
que l'unité italienne peuL faire courir à la France : 
« L'unité italienne appelle déjà l'unité germanique 
« comme pour envelopper la France ! » (1862). 

Dans les méditations de sa retraite, il' avait préparé 
un travail important sur les réformes à apporter dans 
notre législation civile. La mort est venue le sur- 
prendre avant la publication de cette œuvre impor- 
tante. 

Causeur fin, aimable, bienveillant, il faisait aux 
plus humbles un accueil sympathique. Il encoura- 
geait les jeunes et donnait à tous ceux qui avaient 
recours à lui des conseils désintéressés. Il avait con- 






1 1 






S6 



rhii.m; 



serve les amitiés les plus hautes et les plus illustres. 
Populaire à Lyou.il n'était pas seulement estimé mais 
aimé de ses compatriotes; on le considérait avec rai- 
son comme l'un des plus dévoués serviteurs du pays. 

Jules Favrc (1809-1880). 

Né h Lyon le 21 mars 1809, Jules Favre fit toutes 
ses études au lycée de celte ville dont il fut un des 
plus brillants élèves. Après de solides éludes de droit, 
le jeune avocat débuta en 1832 au barreau de Lyon, 
qu'il quitta en 18'56.pour se rendre à Paris, précédé 
d'une certaine célébrité que lui avait valu le procès 
d'avril dans lequel il s'était signalé parmi les défen- 
seurs des accusés. Inscrit au tableau des avocats de la 
capitale, il fut appelé deux fois par ses confrères aux 
honneurs du bâtonnat en 1 8G0 et 4861 . 

Républicain convaincu, Jules Favre fut mêlé de 
bonne heure à toutes les luttes politiques. Pendant 
les vingt années de la dictature impériale, il se lit le 
défenseur infatigable du droit méconnu et des liber- 
tés confisquées, mettant son éloquence incomparable 
à en poursuivre la revendication. La plus retentissante 
des causes qu'il plaida fut celle d'Orsini, dont l'atten- 
tat contre Napoléon III, funeste à tant de victimes, 
remplit, en 1858, la France d'indignation et d'horreur. 
Illustre chef des Cinq à la Chambre des députés, il ne 
cessa de faire entendre ses protestations indignées 
contre les aventures qui devaient, par une pente 
fatale, nous conduire de Paris au Mexique et du 
Mexique à Sedan. 

Appelé le 4 septembre à faire partie du premier 
gouvernement de la République, il prit une part con- 
sidérable aux événements douloureux qui accablèrent 



MM 



hommes d'état 



la France pendant les terribles années 1 870 et 1 871 . Il 
mit cette énergie, cette vigueur dont il avait donné 
tant de preuves contre l'Empire, à organiser la dé- 
fense nationale et la lutte contre l'invasion teutonne 
et si, après avoir dit dans une proclamation célèbre 
lors de la rupture de premières négociations pour la 
paix : « Nous ne céderons pas un pouce de notre 
« territoire, pas une pierre de nos forteresses... » il 
se produisit cbez lui des défaillances, l'écrasement de 
le défaite ne peut-il les expliquer? Jules Favrea subi 
l'entraînement général ; il a participé aux illusions et 
aux déceptions communes, et celui-là seul qui ne les 
a point partagées, pourrait incriminer ses illusions 
d'un jour et ses abattements du lendemain. 

En dehors de l'homme politique, Jules Favre fut 
un grand orateur, dont la puissante éloquence attei- 
gnit parfois les hauteurs les plus élevées, bien qu'il 
eût plus d'élégance dans la parole que de force dans 
le raisonnement. 

Quoique n'appartenant plus au barreau de Lyon 
depuis 1836, Jules Favre revint plusieurs fois plaider 
soit devant le Tribunal, soit devant la Cour de celte 
ville. L'affluence était alors grande au Palais ; chacun 
s'y pressait pour admirer la parole toujours vive, 
toujours brillante du maître illustre qui charmait 
surtout par la correction irréprochable de son style 
et par l'harmonie de ses périodes. 

Rendant hommage à ses qualités, l'Académie fran- 
çaise lui avait ouvert ses portes en lui donnant le fau- 
teuil qu'avait occupé Victor Cousin. 



i>8 



RHONE 



VIII. — EDUCATEURS & PHILANTHROPES 



Des trois hommes dont nous allons faire la biogra- 
phie, deux n'appartiennent pas à Lyon par la nais- 
sance, mais ils ont rendu de tels services à cette 
grande cité qu'on peut les considérer comme ses fils 
adoptifs. 

Le eliîtnoelier Cersou (1363-1429). 

C'est un pauvre village des Ardennes qui donna 
tout à la fois le jour et son nom à Gerson, car son 
père se nommait simplement Charlier. Elevé au mi- 
lieu de nombreux frères et sœurs, l'enfant fit preuve, 
de bonne heure, d'une grande énergie et d'une grande 
bonté. Ses biographes nous le montrent fréquentant 
un couvent voisin de la demeure de son père. Ce fut 
là sans doute qu'il prit le goût de l'étude, et, s'il faut 
en croire une légende, dès l'âge de quatorze ans, il 
récitait déjà mot à mot les principaux dialogues de 
Platon, la majeure partie des Théorèmes d'Euclide et 
les points les plus saillants des Confessions do saint 
Augustin. 

Envoyé à Paris au collège de Navarre, il en sortit 
pour aller s'instruire dans diverses universités où 
s'enseignaient les sciences abstraites, et on le vit, peu 
après, prendre le grade de docteur très chrétien. 
Attaché comme professeur à l'Université de Paris, il 
fut promu en 139o à la haute dignité de chancelier 
de cette Université, si célèbre dans le monde entier, 



ÉDUCATEURS ET PHILANTHROPES 



8 9 



et dont l'indépendance a rempli l'histoire de ses luttes 
avec les souverains. 

Gerson occupa une des premières places au con- 
cile de Pise et surtout dans celui de Constance où il 
fit condamner Jean-Petit, qui avait soutenu publique- 
ment que le meurtre du duc d'Orléans était légitime 
parce que la ruse et la surprise, disait-il, étaient per- 
mises pour se défaire d'un tyran et qu'on n'est pas 
tenu de lui garder la foi promise. Mais une telle con- 
damnation attira au chancelier toute la haine du 
meurtrier, de Jean sans Peur. Gerson fut obligé de 
s'enfuir pour éviter un nouveau crime à ce terrible 
duc de Bourgogne; déguisé en pauvre pèlerin, il se 
réfugia en Allemagne. 

Il semble avoir erré longtemps sans se fixer 
nulle part. On signale son passage en Autriche, chez 
les bénédictins de Mœlck. Un peu plus tard, il date 
de Rottenburg, en ïyrol, son livre: De la consolation 
que donne la connaissance de Dieu et de soi-même. 
Descendu des honneurs pour avoir parlé contre le 
crime, Gerson invite le lecteur à ne se regarder que 
comme un étranger, de passage sur la terre, et 
à se réfugier dans la vie monastique. On trouve 
un écho de ce livre dans plusieurs chapitres de [Imi- 
tation de Jésus-Christ, qui est attribué par beaucoup 
au grand chancelier. 

Jean sans Peur ayant été assassiné à son tour, sur 
le Pont de Montereau, le 10 septembre 1419, Gerson 
tourna les yeux vers sa patrie. Comme il avait un 
frère prieur au couvent [des Célestins de Lyon, il 
s'achemina vers cette ville. On dit môme qu'il y fut 
invité par l'archevêque. Les chanoines de Saint-Jean 
l'obligèrent à accepter, sa vie durant, la jouissance 



90 



RHONE 



de la terre de Quincieu, et la ville de Lyon y ajouta 
un secours pécuniaire de dix livres par an. Si Gerson 
est le véritable auteur de X Imitation, il est probable 
qu'il l'écrivit pendant son séjour dans !e couvent des 
Célestins, et peul-ètre sur la prière de son frère, trop 
heureux d'avoir un tel livre pour ses religieux. En 
cfîet, de nombreux passages de l'Imitation s'adres- 
sent directement à des solitaires, et d'autres s*élèvent 
à de telles considérations qu'ils ne peuvent être com- 
pris par des personnes engagées dans les liens du 
monde. 

Ce qui a immortalisé le nom de Gerson, ce qui lui 
a donné cette auréole de sainteté et cette popularité 
dont il jouit encore depuis tant de siècles, surtout à 
Lyon, c'est'qu'oubliant ses grandeurs et refusant de 
reprendre à Paris ce haut enseignement qu'il avait 
dirigé pendant près de vingt-cinq ans, il se consacra 
humblement à l'enseignement des petits enfants du 
quartier Saint-Paul. On raconte qu'il les réunissait 
dans un pauvre local pour leur enseigner la religion 
et les notions élémentaires de lecture et d'écriture. Le 
bon Gerson ne voulait rien recevoir de ses élèves, il 
leurdemandaitseulementde faire pour lui cette simple 
prière : Mon Dieu, mon créateur, ayez pitié de votre 
malheureux serviteur Gerson. Il mettait ainsi en pra- 
tique les meilleures pages de Y Imitation, et c'est peut- 
être là un des plus puissants motifs de croire qu'il 
en est l'auteur. 

Une statue élevée dans le quartier Saint-Paul, à 
Lyon, est destinée à perpétuer sa mémoire. 

I^oirot (1793-1880). 

L'illustration de l'abbé Noirot tient à une méthode 






ÉDUCATEURS ET PHILANTHROPES 



91 



toute personnelle qu'il suivit dans l'enseignement de 
la philosophie et qui lui valut plus d'élèves qu'à aucun 
maître de France. 

Né à Latrecey (Haute-Marne), il entra de bonne 
heure dans l'Université ; et après plusieurs postes; il 
occupa, au lycée de Lyon, la chaire de philosophie 
autour de laquelle vinrent se grouper chaque année 
une centaine d'élèves. « L'abbé INoirot, dit Jean- 
« Jacques Ampère, procédait avec les jeunes gens 
« par la méthode socratique. Lorsqu'il voyait arri- 
« ver dans sa classe de philosophie un rhétoricien 
« bouffi de succès et aussi plein de son importance 
« que pouvait l'être Eutydème ou Gorgias, le Socrate 
« chrétien commençait, lui aussi, par amener son 
« jeune rhéteur à convenir qu'il ne savait rien ; puis, 
« quand il l'avait pour son bien écrasé sous sa fai- 
« blesse, il le relevait en cherchant avec lui et en lui 
« montrant ce qu'il pouvait faire. » Ennemi des lon- 
gues leçons, le professeur se bornait à dicter un 
sommaire, d'une grande simplicité de style, toujours 
remarquable par la clarté des idées et la propriété 
des expressions. Cette dictée constituait la leçon et 
servait de texte pour la récitation du lendemain. La 
partie originale de son enseignement consistait dans 
ses dissertations. Après avoir dicté un texte, compre- 
nant une série de quinze, vingt ou trente petites 
phrases interrogatoires, le maître s'adressait tantôt à 
l'un, tantôt à l'autre, faisait, lire les questions; puis, 
d'une voix brève, multipliant les demandes, il provo- 
quait les réponses et les objections, aidant l'élève 
plus ou moins suivant la difficulté, quelquefois ne lui 
laissant que le dernier mot à dire. 

Sans avoir publié aucun traité et presque rien écrit, 



HHUXE 






l'abbé Noirot a exercé une influence profonde sur 
toute une génération; c'est à son école que se sont 
formés Ozanam, Colfavru, de Laprade, Jules Favre, 
H. Fortoul, de Parieu, Baudin, le représentant du 
peuple. Inspecteur général de l'enseignement pri- 
maire, puis de l'enseignement secondaire, il fut 
nommé recteur de l'Académie de Lyon, en 1854. En 
tout temps Noirot n'a pas cessé d'aimer passionné- 
ment l'Université, qu'il a toujours défendue et à 
laquelle il se faisait honneur d'appartenir. 

ISenjamin Delessert (1773-1847). 

C'est comme fondateur des premières caisses 
d'épargne françaises, que cet illustre enfant de Lyon 
mérite de figurer dans notre galerie. 

Envoyé en Ecosse pour achever son éducation, il 
fut pris en affection par Adam Smith et Dugald Ste- 
wart; il en rapporta ce qu'on peut appeler l'esprit 
économique. Homme de grand jugement, aimant les 
ouvriers de toute son âme, il sut, malgré ses multiples 
occupations, s'appliquer sans relâche àl'amélioralion 
du sort des humbles. Lacréation des caisses d'épargne 
doit être considérée comme son œuvre importante, 
comme sa meilleure action. De concert avec l'illus- 
tre duc de la Rochefoucauld qui, comme lui, était 
administrateur de la Compagnie royale d'assurances 
maritimes, il fonda la caisse d'épargne de Paris, le 
15 novembre 1818, sur le modèle de celles qui exis- 
taient déjà en Ecosse. De suite, les petits capitaux, 
en quête de placements sûrs, affluèrent attirés par la 
respectabilité des administrateurs. Le mouvement 
ne tarda pas à se propager. Delessert obtint que la 
Compagnie royale d'assurances maritimes ouvrit ses 






EDUCATEURS ET PHILANTHROPES 



93 



locaux à la nouvelle institution, et c'est ainsi que les 
ports de mer de Bordeaux, de Rouen, de Marseille, 
de Nantes et de Brest en furent, grâce à lui, dotés les 
premiers. Dans sa pensée, la caisse d'épargne devait 
être avant tout une œuvre philanthropique, presque 
une œuvre charitable, unissant les classes élevées 
aux couches les plus humbles et les plus modestes, et 
c'est parce qu'on a méconnu cette idée, que la gestion 
des caisses est devenue aujourd'hui si difficile pour 
l'Etat. L'un des hommes d'Etat les plus illustres de 
la grande Bépublique américaine, qui, de simple 
ouvrier, séleva par son propre mérite aux plus hautes 
fonctions de son pays, Franklin aimait à répéter aux 
jeunes gens de son temps les belles paroles que voici : 
« Si quelqu'un vous dit jamais qu'on peut arriver à 
« la fortune autrement que par le travail et l'écono- 
« mie, ne l'écoutez pas; c'est un empoisonneur. » 
Benjamin Delessert fit mieux. Au laborieux peuple 
de France, aux travailleurs des villes et des cam- 
pagnes, aux enfants comme aux adultes, il fournit le 
moyen de réaliser pratiquement l'excellent conseil de 
Franklin. Comme pour résumer d'un mot ce qui avait 
été la pensée principale de sa vie, il voulut qu'on 
inscrivît sur sa tombe : « Ci-gît le fondateur des 
caisses d'épargne. » 

Nous terminerons ici notre galerie. En tentant de 
faire revivre la figure des plus illustres enfants du 
Rhône, notre but a été double: honorer leur mémoire 
en les faisant connaître de la jeunesse des écoles à qui 







1MP. NOIZETTË, S, RL'E CAMPAONE-PREMIKKK, l'ABIS 







. 



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CUREL, GOUGIS et C ie , Successeurs 

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iatoire de l'imagerie popu- 
laire. 

itfoire de la caricature an- 
tique • . . 

istcire de la caricature au 

moyen âge 

içtoire de la caricature sous 

la réforme 

iStoire de la caricature sous 

Ut république 

istoire de la caricature mo- 
derne 

j&ire des faïences patrio- 
tiques 

fenture d'un chien de 

chasse 

)ntes d'un buveur de cidre. 

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(Couronne par l'Académie). 
nyages à travers l'Algérie. . 

lexandre lit . . 

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De Cherville. 

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Georges Robert 
Flourens. . . . 
G. Le Faure . . 



FORMAT 



in-8° . . 
i n-18 ill. 



in-32. . 

in-18 il). 

in-8° ill. 
in-8° . . 

in-8* ill. 



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5 » 



1 » 

1 » 

2 » 
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37 50 

20 » 

10 » 

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TITRE DE L'OUVRAGE 


AUTEUR 


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ce 




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6 » 






Louis Mainard. . . 


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Sur la Loire. . . 


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in-8" . . . 
in-18 eh. 


6 » 
5 » 




Les jeux et les jouets 




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D r Galopin. . . . . 


in 16 . . . 


3 30 




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(Pour jeunes filles) 


Urb. Dubois. . . . 
Urb. Dubois . . . . 


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in-8»ill. . 


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Urb. Dubois . . . . 


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15 » 




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Urb. Dubois . . . . 


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La Cuisine artistique, 2 vol. 


Urb. Dubois . . . . 


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La Cuisine d'aujourd'hui. . . 




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Le Million du Père Raclot. . 


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in-18j.ill. 


3 30 




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Lettres d'un chien errant. . . 




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11) » 




Cages et volières 

Les Mille et une Nuits .... 


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3 50 
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La Vie artistique 


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in-18 jés. 

in-18 j. ill. 

in-18 jés. 


5 » 
3 30 
3 50 
3 50 
3 50 
3 50 




Cœur de Père 




Sauveteur 




Le Torpilleur 29 

Sentiers verts et Prés fleuris. 






Jean Rameau. . . 


in-18 jés- 


3 50 




(Couronné par l'Académie). 





SOUS PRESSE : Galerie Française : Nos Grands Hommes, un vo 
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